Adonis in Tunisia

Interviews to La Presse & al-Sabah newspapers

 

*Interview to al-Sabah newspaper

*Interview to La Presse newspaper

Entretien - Adonis à La Presse :
«Attention à la menace intégriste»

Venu rendre hommage à Bouazizi au sein même de sa ville Sidi Bouzid, le poète Adonis sera également l’invité d’un débat autour du thème «La révolution et la rupture», qui se tiendra demain, à El Teatro. Nous devons cette visite à un poète bien de chez nous et non des moins controversés. Nous avons nommé Mohamed Sghaier Ouled Ahmed, à qui reviendra l’animation du débat auquel participera le penseur et sociologue Tahar Labib. Ouled Ahmed n’a pas choisi le thème de cette rencontre au hasard. La rupture a une valeur de prédilection dans l’œuvre et la pensée d’Adonis. Peut-être la seule qui relève du sacré. Une rupture avec le passé sous toutes ses formes, dont les révolutions arabes sont peut-être les prémices.

En ce moment en Tunisie, il y a une sorte de remise en question de la valeur symbolique qu’a pris Bouazizi. L’agent municipal qui l’a soi-disant giflé vient d’ailleurs d’être innocentée. Que pensez-vous de cela ?
Il n’y a rien à voir entre l’immolation de Bouazizi et son effet sur le monde arabe et entre ses problèmes personnels. Ils sont à distinguer de son acte et l’effet qu’il a produit. «Il faut connaître les hommes par le biais de la vérité et non la vérité par les hommes». Le plus important est ce qu’il a fait et pas du tout sa vie. Cette dernière lui appartient.

Vous avez toujours appelé à une révolution dans le monde arabe. Comment voyez-vous ce qui s’y passe ces derniers temps ?
Indépendamment des résultats, ce qui se passe jusque-là est très important pour différentes raisons. Je me contente d’en évoquer  trois. Ce que nous vivons est tout d’abord atypique. Il ne répond à aucun modèle ni du passé ni du présent. C’est plutôt un soulèvement populaire. Il n’y a derrière aucune idéologie ni classe sociale ou force militaire. Le deuxième facteur important est la présence de la femme dans la rue, pour la première fois. Ces révolutions sont enfin survenues sans violence, avec des revendications de liberté personnelle et de dignité humaine.
Dans le même temps, on ne peut prédire l’avenir de ces révolutions. J’espère que ces grands accomplissements ne dévieront pas de leurs véritables sens et qu’elles ne seront pas instrumentalisées politiquement ou religieusement. Ce qui arrive est inattendu et était jusque-là inconcevable. C’est un phénomène à étudier par les sociologues et les anthropologues.

Peut-on qualifier ce qui arrive dans le monde arabe de rupture ?
Non, il n’ y a pas eu de rupture et nous sommes toujours dans un contexte ancien, obsolète et qui ne répond plus aux problèmes auxquels l’individu arabe fait face aujourd’hui. La rupture reste cependant une condition absolue si nous voulons construire une nouvelle société qui a besoin d’un contexte nouveau. Sans cette rupture, nous resterons là où nous sommes, à perpétuer ce qui nous arrive depuis plus d’un demi-siècle. Nous nous contenterons de remplacer un régime pourri par un autre qui l’est moins. Nous serons bloqués au niveau de la forme sans rien bâtir de nouveau.
Sans la rupture, nous ne pourrons pas construire une société civile et une nouvelle culture. Elle nous permet d’inventer une nouvelle vision de l’être humain, de la vie et du monde. Elle nous permet également de créer de nouvelles façons pour exprimer cette vision, à savoir que l’identité est dans la création, dans le fond et non dans une appartenance formelle. L’Homme crée son identité en créant.

Quel est, selon vous, l’effet des soulèvements populaires sur les mouvements culturels dans le monde arabe ?
On en est encore au stade du rejet et de la revendication de la chute des régimes et c’est très important, parce que toutes les catégories sociales du peuple y participent sans peur ni hésitation. Nous devons tout de même attendre la suite, surtout que l’ «opposition» n’est pas structurée. En ce qui concerne la culture en général et la poésie en particulier, je suis, sur le principe, contre le fait que l’art soit un véhicule de l’événement révolutionnaire. L’art doit plutôt être en lui-même une révolution pour avoir un sens. Il est révolution ou ne l’est pas.

Il y a actuellement, la crainte de l’ascension religieuse en Tunisie. Croyez-vous que ce soit légitime et justifié ?
Oui, il faut être attentif à ce genre de menace. Quand les mouvements religieux transforment l’Islam en idéologie et en font un outil de pouvoir, il y a une annulation a priori des droits de l’être humain et des libertés. Comment quelqu’un qui croit en la polygamie, en la société patriarcale, qui conçoit la religion en tant que permis et interdit et qui voit l’autre comme mécréant, s’il ne partage pas les mêmes croyances que lui, peut-il croire à la démocratie et aux droits de l’Homme !
Je souhaite la constitution d’un front composé de tous les partis et de toutes les idéologies. Je suis contre le fait de transformer la religion en idéologie politique sans être contre les religieux tels qu’ils soient. Un front est une condition nécessaire pour ne pas répéter les erreurs du passé et assurer la transition vers une société basée sur les lois, la citoyenneté, la justice, les droits de l’Homme et la dignité humaine. La société qui doit être bâtie dans le monde arabe aujourd’hui est une société civile et non religieuse. La société ne porte pas de religion, ce sont les individus qui en portent.

Ce qui arrive, peut-il, selon vous, nourrir le projet d’une union arabe ?
Ces événements ont peut-être réveillé la mémoire semi endormie de l’union et du nationalisme arabe, mais il est difficile d’admettre que ce qui arrive a quelque chose à voir avec une telle idéologie.

Finalement, que souhaitez-vous pour le citoyen arabe?
Je lui souhaite de se découvrir dans le présent et dans le futur, surtout pas dans le passé.