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Ahmed Boukhari, le greffier de "l'affaire"

LE MONDE | 29.06.01 | 11h04

IL est venu aux services spéciaux par le foot... Né en 1939 à Safi, sur la côte atlantique, Ahmed Boukhari réalise à dix-huit ans le rêve de tout adolescent au lendemain de l'indépendance du Maroc : il entre, à l'âge minimum requis, dans la fonction publique. Grâce au patron des renseignements généraux à Safi, le commissaire Cleder, un ami de son père, lequel fait tourner une entreprise familiale de construction mécanique, le jeune Ahmed est recruté par la Sûreté nationale et affecté à un commissariat d'arrondissement à Marrakech.

Il y serait sans doute resté si un chef de la police politique d'alors, Houssin Sghir, n'avait pas été un mordu du ballon rond. Ayant repéré l'excellent milieu de terrain au poste de latéral gauche, il le fait venir à Casablanca, en avril 1957, et l'intègre au secrétariat de son commissariat, celui du 7e arrondissement, un haut lieu des services spéciaux. Il ne se trompe pas sur le talent footballistique d'Ahmed Boukhari : deux ans plus tard, à vingt ans, le jeune policier est sélectionné en équipe nationale et joue contre le Brésil et le Ghana.

Ahmed Boukhari était-il fait pour devenir agent secret ? Dans un premier temps, le succès lui sourit. Il monte en grade dans la Sûreté nationale et, l'été 1960, quand le colonel Mohamed Oufkir en devient le patron, il figure parmi les cinq policiers - sur quatre-vingts candidats - qui sont repris au sein du "cabinet 1", l'avatar réformé des services secrets. Le fait est d'autant plus notable que la sélection a été opérée par trois agents de la CIA qui, à la place des coopérants français remerciés, vont entièrement réorganiser la police politique du royaume.

Homme de dossiers, Ahmed Boukhari travaille avec l'un d'eux au quotidien : le colonel Martin, sans doute un pseudonyme pour cet agent à la physionomie de Philippe Noiret, qui vit avec femme et enfants dans une villa du Souissi, à Rabat. Tous les matins, Boukhari l'aide à éplucher les archives, à classer les anciens rapports et de nouveaux documents. Il y apprend beaucoup mais, déjà, on remarque que le passionné de foot n'est pas, comme agent secret, un féru du "terrain". Il devient l'ombre portée de Mohamed Achaachi, le chef de la "contre-subversion", l'un des six départements du "cab 1". Formé comme tireur d'élite, il est son garde du corps, son scribe, sa mémoire fidèle. Il s'occupe aussi, comme adjoint, de l'infiltration du principal parti de gauche, l'Union nationale des forces populaires (UNFP), la formation créée en 1959 par Mehdi Ben Barka.

En 1965, au moment de "l'affaire", il tient le standard de l'opération pendant le week-end fatidique de la Toussaint. Et, après le retour des agents impliqués dans l'opération sur le sol français, il apprend "tout" de ses amis, Abdelkader Saka et Mohamed Mesnaoui. Le monde du renseignement est petit et hermétique : on s'y fréquente en famille, on  arrange des mariages entre enfants, on construit côte à côte des maisons de plage à Temara, près de Rabat. Combien de fois, depuis trente-six ans, les "anciens" se sont-ils retrouvés pour revivre les heures inoubliables à Fontenay-le-Vicomte ? Leur dernière veillée autour de Mohamed Achaachi, rongé par le remords de "ne pas être intervenu plus tôt", remonte au mois de juin...

S'estimant oublié dans les promotions, ayant perdu "le goût du métier" après la dissolution du "cab 1" et la création de l'actuelle direction de la sûreté du territoire (DST), Ahmed Boukhari a quitté les services spéciaux en 1977, après vingt ans de vie secrète. Même ses enfants - une fille anesthésiste, un fils journaliste - ne connaissaient pas ses vraies fonctions, savaient seulement qu'il était policier. "Au ""cab 1", on était comme des robots", explique aujourd'hui l'ex-agent.

A la tête de l'entreprise familiale de construction mécanique, il a eu des démêlés avec la justice. Il a été condamné, deux fois, pour des affaires de chèques sans provision. Les affaires marchent mal. En 1999, il prend sa retraite. Déjà auparavant, plusieurs fois, il avait pensé à "tout balancer". Notamment pendant deux séjours en France, en 1971 et en 1983. Mais il avait eu peur des représailles, de l'exil, de la rupture avec le milieu qui, à ce jour, reste le sien : celui des "gens qui savent", dont les maisons sont gardées, qui s'épient et s'épanchent entre eux.

"J'ai décidé de parler pour que les Marocains - à commencer par la famille Ben Barka - sachent ce qui s'est réellement passé, pour la manifestation de la vérité", explique l'ancien des services. Il ajoute qu'il se tient "à la disposition" du juge d'instruction français, qui continue d'enquêter sur la "disparition" de Mehdi Ben Barka. Première judiciaire entre la France et le Maroc, le juge Jean-Baptiste Parlos vient de se rendre au royaume, du 6 au 8 juin 2001.

L'automne dernier, Ahmed Boukhari a contacté Le Journal, hebdomadaire marocain, et Le Monde. Après une première rencontre, le 25 septembre à Casablanca, il a "nourri"l'investigation de centaines de pages de notes détaillées, sur l'affaire Ben Barka, sur des assassinats politiques et des"disparitions" au Maroc, sur le recrutement de "sources" au sein de tous les partis politiques et syndicats...

En neuf mois d'enquête, ces informations ont été vérifiées dans les limites qu'imposait le respect de la sécurité de l'informateur. A moins de mettre sa vie en péril, il était impossible de recouper auprès de leurs auteurs les propos tenus par des collègues du "cab 1" qu'Ahmed Boukhari rapporte dans son témoignage assumé à visage découvert. D'ailleurs, il est peu probable que la démarche eût abouti : en février 2000, quand Le Journalavait retrouvé l'infirmier Boubker Hassouni, celui-ci a "disparu" en vingt-quatre heures, son numéro de téléphone ayant non seulement changé mais son nom ayant été rayé des listes d'abonnement, comme s'il n'avait jamais existé.

S. Sm., A. J. et A. A.

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