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  Hamida Layachi, spécialiste algérien des groupes armés
« Banditisme et islamisme armé vont aujourd'hui de pair en Algérie »

 
Mis à jour le jeudi 15 juin 2000

INTELLECTUEL ALGÉRIEN, romancier et journaliste à El Khabar Hebdo, Hamida Layachi a publié plusieurs romans et essais en arabe. Un nouveau roman, Labyrinthes. Des émirs et des généraux, doit paraître en septembre aux Editions El Barzakh, à Alger, ainsi qu'un essai sur l'islamisme armé.

« On entend parler presque tous les jours de nouveaux attentats ou tueries en Algérie. Qu'en est-il de la situation sécuritaire ?

- Il y a sans aucun doute une nette amélioration par rapport aux années 1994-1995. Les gens le disent sans arrêt, mais l'évolution n'est pas décisive, et la peur règne toujours dans les régions isolées, des villages du côté de Medea, ainsi qu'à l'ouest, surtout dans les régions de Saïda et Sidi Bel Abbès. Pour ma part, j'ai du mal à être vraiment optimiste. Eradiquer le phénomène terroriste risque de prendre des années. Je crains que l'option sécuritaire ne suffise pas. Il faudrait y ajouter une solution politique, incluant les figures politiques du FIS.

- Comment faire la part de l'islamisme armé et du grand banditisme dans les violences qui se poursuivent ?

- Il n'y a pas de fracture ou de contradiction entre ces deux facteurs. L'islamisme armé et le grand banditisme vont de pair aujourd'hui en Algérie. Cela remonte à 1992, au lendemain de l'arrêt du processus électoral. Au lieu d'ouvrir la porte à l'aile modérée des islamistes du FIS, on a emprisonné leurs chefs, on les a déportés, ou forcés à l'exil. La nébuleuse islamiste s'est retrouvée orpheline, ce qui a permis l'émergence de jeunes émirs n'ayant pas la moindre formation politique ou théologique.

» Un Jamel Zitouni, sans notoriété ni fonction au sein du FIS, a été propulsé à la tête du GIA au milieu des années 1990. Même scénario pour un Kada Benchicha, devenu responsable du GIA dans la région ouest de 1992 à 1997. Voilà deux bons exemples de cette nouvelle génération qui s'en est prise à tout le monde, y compris aux politiques du FIS, qui a basculé dans le nihilisme, la sauvagerie, le banditisme et qui s'est laissée manipuler facilement. Elle a fait le jeu de certains centres d'intérêt qui n'avaient rien à gagner à la démocratie et à la transparence, mais avaient tout avantage à pousser au chaos, avec une couverture idéale : l'islamisme. La situation économique désastreuse n'a fait qu'encourager les jeunes à suivre cette voie.

 » Cette deuxième vague de combattants islamistes, avec à sa tête Jamel Zitouni (tué dans une bataille interne au mouvement en 1996) et Antar Zouabri, ne s'est pas contentée de cibler des militaires et des policiers comme la première. Elle s'en est prise aux intellectuels et aux journalistes, à partir de la fin de 1993. Zouabri représente ce qu'il y a de plus extrême. En 1995, il a littéralement excommunié toute la société qu'il estimait complice du pouvoir. C'est alors qu'ont commencé les assassinats de villageois, ceux-là mêmes qui avaient soutenu le FIS à l'origine. Et cela a été l'erreur mortelle du GIA. Se retourner contre le peuple était un suicide stratégique.

- Quel est l'état des forces qui n'ont pas déposé les armes ?

- Au total, j'évaluerais à environ 2 000 à 2 500 le nombre d'islamistes armés restants, en incluant dans ce chiffre le GIA et les multiples groupes autonomes. Le GIA est aujourd'hui isolé et fragmenté. Le centre du pays abrite les forces d'Antar Zouabri, l'ouest est tenu par l'un de ses rivaux, Abou Ismaïl. Le groupe de Zouabri - dont on se demande parfois s'il est toujours vivant - a éclaté en de nombreuses fractions, ce qui accentue leur faiblesse et leur isolement. A l'ouest, le passage avec le Maroc leur a longtemps facilité les choses, mais la nouvelle coopération décidée entre Alger et Rabat leur porte un coup dur.

 

» Il y a aussi le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) de Hassan Hattab, né en 1997 d'une dissidence avec le GIA. Plus politique que le GIA, ce groupe cible surtout les forces de sécurité, pas la société. Hattab mène un bras de fer avec le pouvoir et continue de négocier avec lui. Il a des problèmes avec son entourage, constitué de déserteurs, ce qui explique que, pour la hiérarchie militaire, il ne soit pas question de grâce amnistiante en ce qui les concerne. Le point de blocage dans les discussions entre le GSPC et le pouvoir est là. Et quand le président Bouteflika suggère, par l'intermédiaire du général Attaïlia, une amnistie générale [ Le Monde du 1er  juin], c'est à Hassan Hattab qu'il s'adresse en réalité.

- Que veulent les groupes d'Antar Zouabri et Abou Ismaïl ?

- Je ne pense pas qu'ils soient prêts à la moindre concession. Ils refuseraient même probablement une amnistie générale si elle leur était proposée. Ce sont des jusqu'au-boutistes, qui l'ont déjà prouvé en s'en prenant à ceux qui avaient négocié avec le pouvoir - des traîtres à leurs yeux. Ils volent pour survivre et mènent des opérations à grande échelle. Un jour, on apprend le vol de 200 ou 300 boeufs près d'un village, le lendemain de 100 ou 200 chèvres, c'est devenu un phénomène d'une ampleur extraordinaire. Ils vivent aussi du racket des habitants. Ils ne réussissent plus à recruter des sympathisants, car la société algérienne n'a qu'une hâte : obtenir la paix et mieux vivre. Cela ne veut pas dire qu'elle soutienne à fond le pouvoir, mais elle attend de Bouteflika qu'il ramène la paix.

- La population est-elle satisfaite ou déçue, un an après l'arrivée d'Abdelaziz Bouteflika au pouvoir ?

- L'enthousiasme du début a baissé, il y a une certaine déception, mais les uns et les autres espèrent toujours que le miracle va se produire. Si la population est un peu déçue, c'est parce qu'elle ne voit toujours pas de changements dans sa vie quotidienne et que perdurent les mêmes comportements et réflexes issus du parti unique dans le pays.

- Si le FIS était à nouveau autorisé, s'attirerait-il encore beaucoup d'adhérents ?

- C'est difficile de répondre, car il subsiste en Algérie un sentiment religieux très fort, qui encourage l'islamisme, mais différent des années 1990. Celui-là a davantage un caractère culturel et social, et un grand idéal de justice. Quand Gilles Keppel parle de l'émergence d' « une démocratie musulmane », il a raison. Je pense comme lui que l'islam populiste, antioccidental, est déjà derrière nous. Il existe aujourd'hui dans le pays une chance de pouvoir marier les valeurs de la démocratie occidentale avec celles d'un islam tolérant. Mais il faudrait savoir saisir cette chance. »

  Propos recueillis par Florence Beaugé



Le Monde daté du vendredi 16 juin 2000

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