TUNIS de notre envoyée spéciale Florence Beaugé
Les rues de Tunis ont retrouvé leur apparence soignée. Plus de sacs poubelles ni de chiffons ou de bouts de carton hâtivement jetés sur les devantures des commerces et les panneaux publicitaires pour masquer le français et échapper aux amendes des policiers, comme durant le coup de fièvre de novembre 1999, désormais retombé. Il avait été provoqué par une réactivation, du jour au lendemain et sur ordre du palais de Carthage, d'un arrêté municipal vieux de plus de deux ans – jusque-là resté sans effet – imposant l'utilisation de l'arabe sur les enseignes dans les lieux publics.
Si le bilinguisme reste toléré, les caractères latins ne peuvent plus se substituer à l'arabe, comme c'était souvent le cas il y a quelques mois encore. L'administration, francophone dans sa majeure partie, devra, elle, utiliser la langue officielle du pays dans tous ses documents avant la fin 2000.
Parce qu'elle intervenait dans un contexte de forte tension entre Tunis et Paris, et qu'elle n'avait pas donné lieu à une concertation préalable en Tunisie, cette relance de l'arabisation a été interprétée avec suspicion et a suscité une série d'interrogations. Le français allait-il être rejeté ? S'agissait-il d'une mesure de rétorsion du palais à l'égard de l'Elysée et du Quai d'Orsay, coupables de laisser les coudées franches à une « certaine presse » française, considérée comme systématiquement malveillante ? Ou plutôt d'un gage donné au « camp des arabistes » et à l'ensemble du monde arabe ? Quatre mois se sont écoulés, le zèle à appliquer les directives est moins visible, mais le vrai problème n'est toujours pas posé. Il tourne, en réalité, beaucoup moins autour du français que de l'arabe – même si les deux questions sont étroitement liées.
Tous les Tunisiens le disent : ils ne sont pas contre l'arabisation – comment l'être, soulignent-ils, quand le pays est arabe et sa langue officielle l'arabe ? Mais deux points les inquiètent : les motivations profondes de ceux qui, depuis l'indépendance, donnent, au gré des circonstances, des coups d'accélérateur à ce processus (quitte à le freiner ensuite) et les modalités d'application de cette décision.
« Cette nouvelle campagne d'arabisation ne soulève aucun enthousiasme, parce qu'il n'y a pas de véritable politique ni de stratégie culturelle, souligne un homme politique. Il n'y a pas eu de débat, pas la moindre définition d'objectifs précis ni des moyens pour les atteindre.» Conséquence inattendue : on trouve là une raison de plus d'embellir le passé et de rendre, en privé, un hommage à l'ex-président Habib Bourguiba, pourtant très critiqué à la fin de sa présidence. « Il avait une vision des choses et du pays, un véritable projet de société. Il a imposé l'arabe après le départ des Français, mais il s'agissait d'une DP“tunisification” plutôt que d'une “arabisation”. Ensuite, il n'a jamais rejeté le français, au contraire, son penchant culturel était de ce côté-là », souligne un jeune universitaire, avec une sorte de ferveur.
« Ce qui nous inquiète, c'est que l'arabe puisse devenir la langue unique du pays. Notre époque n'est plus celle du repli », souligne Hedia Jrad, enseignante dans un lycée de Tunis. Préoccupation identique du juriste Hichem Moussa : « La caractéristique du français au Maghreb était d'être une langue de masse et de communication avec l'Europe. La stratégie actuelle consiste à le réduire à une langue d'élite. On coupe la branche sur laquelle on est assis. »
L'avenir ne serait-il pas plutôt à l'anglais ? Poser le problème est ressenti à la limite de l'injure par les francophones. C'est dire comme la question des langues est sensible en Tunisie. Des deux côtés, la moindre suggestion ou interrogation est considérée comme partisane, suspecte, tant le sujet relève du politique et non du social.
« En matière d'arabisation, on se retrouve assis entre deux chaises. Je finis par penser qu'on ferait mieux d'aller encore plus de l'avant et de dépasser au plus vite le stade actuel », soupire un enseignant en sciences humaines à l'université de Tunis. Lorsqu'il a commencé ses cours au début des années 80, constate-t-il, un mémoire sur deux lui était remis en français, puisque ses étudiants avaient (et ont toujours) le choix de la langue dans son département. Maintenant, à peine un sur dix. « Et encore, quand ça ressemble à du français ! » Ce qui l'inquiète le plus, c'est que le remplacement progressif du français à l'école et à l'université n'a pas permis aux jeunes de mieux maîtriser la langue arabe. « On s'imagine, à tort, qu'il s'agit de vases communicants. Nos étudiants sont plus à l'aise en arabe qu'en français, c'est certain, mais leur arabe n'est pas bon pour autant », souligne-t-il.
Comment faire quand on se retrouve au milieu du gué, pris entre des intérêts contradictoires, sans solution satisfaisante à portée de main ? Quel arabe faut-il privilégier, ou sacrifier ? Le dialectal ? Le classique ? L'arabe intermédiaire, à mi-chemin entre le premier et le second, et qui tend à se développer en Tunisie ? Ou celui qu'on entend chaque jour sur les télévisions arabes du Golfe, comme la chaîne quatarie Al Jazirah (Le Monde du 7 mars), au succès fulgurant et à l'influence insoupçonnée, y compris dans le domaine de la langue ?
Grâce à la parabole, les Tunisiens vivent un événement « inimaginable autrefois » : leur rapprochement insensible, mais réel, avec la population du Moyen-Orient. « Les médias comblent peu à peu le gouffre qu'il y avait entre nous. On se comprend beaucoup mieux avec un Koweïtien aujourd'hui qu'il y a vingt ans », souligne Ridha Kéfi, journaliste et écrivain. Le projet de nation arabe serait-il de nouveau à l'ordre du jour ? « C'est peut-être toujours une utopie, répond-il en souriant, il n'empêche que ça reste chez nous un espoir très ancré. »

