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Algérie : l'assassinat de M. Hachani


Le « numéro trois » de l'ex-FIS, Abdelkader Hachani, qui dirigeait de fait le parti islamiste algérien, a été assassiné, lundi matin 22 novembre, en plein Alger. Ce meurtre constitue un revers majeur de la stratégie de « concorde nationale » du président Bouteflika, pour laquelle il avait été plébiscité lors du référendum du 16 septembre. L'Algérie connaît depuis le début du mois de novembre un regain d'attentats et d'assassinats.
Mis à jour le mardi 23 novembre 1999

Jean-Paul Tuquoi

La cause de la paix civile a reculé un peu plus avec l'assassinat, en plein cœur d'Alger, lundi 22 novembre en fin de matinée, d'Abdelkader Hachani. Le dirigeant du Front islamique du salut (FIS) – numéro trois en titre du parti dissous – a été tué de deux balles par un tireur (ou deux tireurs, les versions divergent), alors qu'il se trouvait dans la salle d'attente d'une clinique dentaire, près du marché Nelson de Bab-el-Oued, un quartier populaire de la capitale. Le meurtrier a réussi à prendre la fuite sans être inquiété alors que, depuis sa libération en juillet 1997, M. Hachani faisait l'objet d'une surveillance policière constante.

Transporté dans un état comateux à l'hôpital Maillot, Abdelkader Hachani a subi une « intervention chirurgicale » avant de succomber à ses blessures, selon l'agence de presse officielle, APS. Ses obsèques devaient avoir lieu dès mardi à Alger.

Aussitôt connu, le meurtre du numéro trois de l'ex-FIS a été unanimement condamné par la quasi totalité de la classe politique algérienne, « dialoguistes » et « éradicateurs » confondus. « Nous avons appris avec tristesse et douleur l'assassinat odieux », a indiqué la présidence algérienne, qui a réagi avec une rapidité inhabituelle. « Cet acte criminel prouve que les ennemis de la concorde civile, de la concorde nationale et de la réconciliation nationale [… ] veulent toujours du mal au peuple algérien », ajoute le communiqué officiel, qui affirme que « tous les moyens de l'Etat seront mobilisés dans la recherche » des auteurs du crime.

M. Hachani « avait soutenu sans ambiguïté toutes les démarches de compromis pour rétablir la paix » et sa disparition ne peut que « profiter aux tenants de la stratégie de la terre brûlée et de la descente aux enfers », observe le Front des forces socialistes (FFS) de Hocine Aït Ahmed, tandis que l'ancien secrétaire général du FLN (Front de libération nationale), le réformateur Abdelhamid Mehri, parle d'une « homme politique responsable et ouvert au dialogue ». Catalogué comme un « éradicateur », l'ancien premier ministre Rédha Malek a, de son côté, condamné « cet acte barbare inadmissible ». Aux Etats-Unis, le porte-parole du Département d'Etat, James Rubin, a évoqué lundi une « nouvelle attaque de l'extrémisme contre le processus de réconciliation ».

Numéro trois de l'ex-FIS, Abdelkader Hachani était dans les faits son numéro un, Abassi Madani et Ali Benhadj n'étant pas libres de leurs movements. L'attentat qui lui a coûté la vie n'ayant pas été revendiqué jusqu'ici, les spéculations vont bon train. Selon l'instance exécutive du FIS à l'étranger, basée en Allemagne, il doit être attribué aux « milieux éradicateurs ». « Profitant du climat de blocage politique dans le pays [… ] ces milieux criminels commencent à mettre leur projet de liquidation physique des dirigeants du FIS à éxécution », ajoute cette branche dissidente de l'ex-FIS (dont M. Hachani était d'ailleurs éloignée).

A Madrid, le mouvement des officiers dissidents de l'armée algérienne est plus précis, qui attribue aux seuls « généraux » la paternité de l'assassinat. Par ce « message sanglant », ils veulent signifier que « le dossier du FIS est clos définitivement », estime le mouvement clandestin qui « met en garde les généraux contre la stratégie du pourrissement et de la tension ».

Faut-il, au contraire, incriminer des fractions d'islamistes radicaux ? C'est probablement la thèse que seront tentés de faire valoir les milieux proches du pouvoir. Le fait est qu'Abdelkader Hachani ne comptait pas que des amis parmi les islamistes. Adversaire déclaré des groupes armés, il ne se reconnaissait pas pour autant dans la ligne d'Abassi Madani, ni dans celle de Madani Mezrag, le chef de l'AIS, le bras armé du FIS. Il les jugeait – en privé – tous les deux trop enclins à céder au régime. En revanche, il défendait Ali Benhadj, détenu au secret à Blida, et son refus de pactiser sans contrepartie. La position inconfortable qui était celle de M. Hachani au sein de la mouvance islamiste n'explique cependant pas pourquoi il aurait été exécuté par ses amis politiques.

FIN DE L'ÉTAT DE GRÂCE

La disparition brutale du responsable du FIS marque le retour des assassinats politiques en Algérie. Depuis l'exécution devant l'immeuble de l'UGTA (Union générale des travailleurs algériens) du secrétaire général du syndicat, Abdelhak Benhamouda, le 28 janvier 1997, aucun dirigeant de premier plan n'avait été assassiné en Algérie. Avec Abdelkader Hachani, la liste vient donc de se rouvir. De Mohamed Boudiaf, éphèmère chef de l'Etat à l'ancien chef des services secrets, Kasdih Merbah, en passant par Mgr Clavérie, l'évêque d'Oran, ou le chanteur Lounès Matoub, les noms des disparus dans des circonstances aussi tragiques qu'inexpliquées sont légion. Il est probable que la mort de M. Hachani ne fera qu'ajouter un mystère supplémentaire.

Pour nombre d'observateurs, ce meurtre souligne l'échec de la politique de réconciliation nationale menée par le président Bouteflika. Le référendum du 15 septembre sur la « concorde civile », largement approuvé par la population, devait ramener la paix en offrant aux groupes armés la possibilité de se rendre aux autorités sans avoir à redouter les foudres d'une justice trop sévère. Cette stratégie a fait long feu. Les groupes armés ne se bousculent pas pour offrir leur réddition. Et, depuis plusieurs semaines, l'escalade de la violence a repris dans plusieurs régions du pays. Au cours du mois de novembre plus d'une centaine de morts ont été recensés – dont 21 pour la seule journée du samedi 20 novembre. Depuis la mi-septembre, ce sont près de 500 personnes – civils et militaires – qui ont perdu la vie dans les violences.

L'attentat contre M. Hachani « intervient alors que le pays est dans l'impasse politique intégrale et que les Algériennes et les Algériens sont soumis à un nouveau cycle internal de luttes intestines au sein du pouvoir », constate le FFS. Cet attentat rend plus que jamais nécessaire « d'engager un débat véritable transparent et démocratique », plaide le réformateur Abdelhamid Mehri. L'état de grâce dont avait bénéficié le président Bouteflika est bel et bien terminé. Fragilisé par les rumeurs de dissenssion entre lui et les militaires qui lui ont permis d'être porté à la présidence, il va lui falloir prouver sans tarder qu'il est l'homme capable, comme il le répète sans cesse, « d'éteindre l'incendie » qui ravage l'Algérie. Pour l'heure, l'incendie ne fait que gagner du terrain.


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