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Le Nouvel Observateur Quotidien

Semaine du 25 janvier 2001 -- N°1890 -- Livres

Yasmina c'est moi Khadra

Khadra L'homme masqué de la littérature algérienne révèle aujourd'hui son identité. Officier supérieur de l'armée algérienne, Yasmina Khadra, de son vrai nom Mohammed Moulessehoul, entend désormais vivre en France et publie le roman de ses origines. Au même moment, Y. B. et Salim Bachi règlent leurs propres comptes avec l'Algérie



F. Reglain - Gamma

Il était alors élève au lycée militaire de Koléa. Sans l'avoir jamais vue, il correspondait avec une fille nommée Leïla. Elle avait 18 ans, elle habitait Oran, elle aimait Jean Ferrat et la littérature, et surtout elle aimait son style. Follement. Ses livres joncheraient un jour les étals des libraires à Paris et ailleurs, elle en était sûre. Un lundi de juillet, un rendez-vous est pris. « Ça alors ! », voilà tout ce qu'a dit la jolie rousse potelée avant de pivoter sur elle-même. La crainte de voir ainsi se rompre le cordon vital qui le lie depuis dix ans à des milliers de lecteurs ne connaissant ni son visage ni son nom, c'est un peu cela aujourd'hui qui vient hanter à nouveau l'homme masqué de la littérature algérienne, alors qu'il apparaît pour la première fois en pleine lumière et vous demande doucement : « Vous vous attendiez à quoi ? »

Cette fois pourtant, l'enjeu n'est plus un flirt dans les ruelles d'Oran, mais sa vie d'écrivain, la seule de ses vies parallèles à avoir vraiment compté pour lui, pendant ces onze années de mystère subi. Une vie qu'il a choisi désormais de mener au grand jour en quittant l'Algérie, ce pays où pour quelques mots de trop, un brelan de barbus vient vous prendre les mesures de la carotide. Après trois mois à Mexico, il est à Paris, dans l'attente d'un permis de séjour qu'il espère définitif. Un coup de dé existentiel, voici ce qu'est « l'Ecrivain » son nouveau livre, avant même d'être le superbe roman de ses origines. A 46 ans, il y livre enfin les clés d'un anonymat contraint, et choisit de remettre son avenir, en même temps que son passé, entre les mains de tous ceux que ses mots ont aidé à tenir pendant la bourrasque de sang.

Yasmina Khadra, cette nouvelle signature surgie dans le paysage littéraire algérien des années 90, c'était donc lui. Cette écriture limpide et vengeresse, mêlant le sarcasme à l'introspection sociologique la plus clairvoyante, c'était la sienne. Pas celle d'un journaliste algérien comme beaucoup l'imaginèrent alors, ni celle de l'épouse d'un haut dignitaire du régime, ni celle de l'épouse française d'un écrivain algérien. Celle d'un officier supérieur de l'armée algérienne. Celle du commandant Mohammed Moulessehoul, engagé dans la lutte antiterroriste depuis le début des hostilités.

C'est en 1994 que Yasmina Khadra naît, même si le public ne la découvre que trois ans plus tard avec la parution de « Morituri ». « Une bombe avait explosé dans un cimetière. La vue de cette horreur m'avait littéralement balayé. Mon sommeil n'était plus habitable. Je ne me souviens pas des circonstances dans lesquelles j'ai écrit, tout ce que je sais c'est qu'au sortir de ce cauchemar j'avais un manuscrit entre les mains : "Morituri". » Quelques années auparavant, il avait publié deux livres « le Dingue au bistouri » et « la Foire aux enfoirés », sous un autre pseudonyme. Déjà il y annonçait le cauchemar que s'apprêtait à vivre « une nation réduite au stade de la prédation », gangrenée par l'affairisme de ses élites et livrée par elles « au néant, au vice et aux chimères de l'utopie ». Le propos était rude, mais à ce moment-là il passe inaperçu. En pleine grève générale du FIS en juin 1991, alors que l'on prépare les élections législatives qui déboucheront sur ce que l'on sait, c'est la rue qui fait l'actualité. Et bientôt, pour quelques années, montée en puissance de l'horreur oblige, l'heure ne sera plus à l'analyse, mais au cri, à l'expression de la terreur. Il faudra donc attendre 1997 pour que l'heure de Yasmina Khadra sonne vraiment.

« Morituri », bientôt suivi de « Double Blanc » et de « l'Automne des chimères », est immédiatement remarqué des deux côtés de la Méditerranée. Pour les fourgons cellulaires qui disparaissaient dans la nuit, pour les images du carnage faisant écran aux véritables coupables, pour le puzzle complexe et pervers de leur déveine, beaucoup d'Algériens auront désormais les yeux du commissaire Llob, ce flic algérois désenchanté que l'énigmatique Yasmina K. se choisit comme porte-parole, le temps de cette trilogie policière. Anonymat persistant de l'auteur aidant, une légende naît. « Tu as pris ce pseudonyme pour séduire le jury du prix Femina ou pour semer tes ennemis ?, écrit en 1997 "celle" qui ne répond alors aux interviews que par fax. C'est pour rendre hommage au courage de la femme. Parce que, s'il y a bien une personne à les avoir en bronze dans notre pays, c'est elle. » En septembre 1998, lorsque paraissent « les Agneaux du Seigneur », superbe saga d'un village aux prises avec la folie du temps, la bonne nouvelle se confirme. Après la disparition de Rachid Mimouni en 1995, on se demandait quand s'élèverait à nouveau une voix de qualité pour dire la tragédie algérienne. Avec cette plume limpide, on l'a trouvée.

Il avait déjà publié quelques livres sous son vrai nom quand, en 1989, une circulaire de l'armée était tombée. Tout texte signé par un militaire devrait désormais être soumis à un comité de censure. « Inacceptable. Je me voyais fini, je m'autocensurais déjà constamment. » Il ne cède pas, prend un pseudonyme, redouble d'audace. « Ma femme était terrifiée par ce que j'écrivais. Elle m'a supplié d'arrêter. Je lui ai dit : est-ce que tu es sûre que je serai encore vivant demain ? » Elle comprend, et lui prête même deux de ses prénoms, qu'elle a en horreur : Yasmina Khadra... Elle apprendra à les aimer. « Je voulais écrire à chaud pour ne rien oublier, ne rien pardonner. Et quitte à être éliminé, je trouvais moins absurde de tomber pour mes livres, plutôt que pour mon uniforme. » Difficile de se représenter ce qu'a pu être la vie de cet écrivain-soldat, de cet ajusteur de métaphores jeté dans un univers d'engins blindés et d'embuscades sanglantes. « Je vivais mes livres comme je vivais la réalité, dit-il songeur. C'était dur, très dur. Mais cette vie ne m'a pas détruit. » Onze années à écrire la nuit ou pendant de trop brèves permissions. Onze années à n'avoir pour miroir de ses mots que les coupures de presse et quelques amis sûrs. Entre ce qu'il appelle ses deux « métiers », il n'admet toutefois nulle contradiction. « La nuit ou le jour, je n'ai fait que combattre un même ennemi... » A insister, le ton devient même coupant. « Je sais que ça me coûtera cher de dire ça, je sais que c'est audacieux, téméraire même. Mais je le dirai quand même. C'est grâce à son armée que l'Algérie ne s'est pas désintégrée. Ce qui se passe là-bas est certes confus, et il m'est arrivé à moi-même sur place de ne pas saisir certaines choses, mais de là à suspecter les militaires de... C'est tout simplement révoltant. »

Plus encore que le récit d'une enfance confisquée dans l'Algérie des lendemains de la guerre de libération, « l'Ecrivain », son nouveau livre, est la chronique intime d'un renoncement annoncé. Ce renoncement qui l'aura mené, lui, le jeune écrivain-né, à devenir soldat dans un pays devenu cinglé. Né dans les années 50 à Kenadsa, minuscule pont-levis du Grand Sahara, il a 9 ans quand son père l'expédie à l'école des cadets d'El Mechouar, forteresse militaire. Une « déportation » écrit-il, une amputation à vif de l'enfance, décidée par un homme qu'il s'abstient pourtant encore aujourd'hui de juger. Là-bas, au milieu d'orphelins de guerre hurlant de terreur la nuit, et de sous-offs au coup de pied au cul ajusté, le « matricule 129 » va se construire seul un équilibre instable, et même un destin. Grâce à la littérature. « Ma souffrance ne me terrassait pas, elle m'éveillait à moi-même, me faisait prendre conscience de ma singularité, j'étais celui qui savait regarder... » A 10 ans, il n'est plus un enfant, mais déjà il a le métabolisme d'un écrivain, et déjà il porte l'uniforme d'un soldat.

Après l'école des cadets, ce sera le lycée militaire de Koléa. Puis il prépare son paquetage pour l'armée. Tous ceux qui s'intéressent alors à ses talents de plume, le mettent pourtant en garde. A commencer par Slimane Benaïssa, célèbre homme de théâtre algérien (1), qui le remarque alors et lui dit que sa place ne sera jamais au mess, mais « là où aucun casque ne fera d'ombre à son esprit ». Lui, avec un mélange étonnant de fatalisme et de ténacité, n'a pas cru devoir alors choisir entre ces deux destins. Ou plutôt pas pu, ou alors pas su. Autour de ce point aveugle, « l'Ecrivain » enroule un récit pudique et cruel, où Yasmina Khadra prouve de façon éclatante que loin d'être l'écrivain circonstanciel d'une seule guerre, il est un grand romancier des combats intérieurs.

Aujourd'hui pourtant, trente-six ans après que les portes d'El Mechouar se furent refermées sur lui, il a choisi de renoncer à ce double destin. Il y a trois mois, son contrat avec l'armée s'est achevé. Il ne le renouvellera pas, ne retournera pas en Algérie. Pour la première fois de sa vie d'homme, il se retrouve sans matricule, sans pseudonyme, sans masque. « Ce moment de vérité-là, je l'attends depuis des années... Je vais enfin pouvoir me connaître. Vous n'imaginez pas à quel point je m'ignore. Même le son de ma voix me fait peur. Il y a si longtemps que je parle silencieusement .

(1) Dernier ouvrage publié par Slimane Benaïssa : « les Fils de l'amertume », Plon, 1999.

« L'Ecrivain », par Yasmina Khadra, Julliard, 250 p., 129 F.

Aude Lancelin

Un roman de Latifa Ben Mansour

Algérie, ma douleur

Dans « l'Année de l'éclipse », Latifa Ben Mansour, romancière algérienne née à Tlemcen en 1950 et qui enseigne la linguistique et la communication à Paris, raconte le calvaire d'une femme dont la famille a été la victime des barbus dans les plus atroces conditions. Un 13 novembre, on sonne à sa porte. Des individus encagoulés surgissent qui offrent à Hayba, dans un couffin, la tête de son mari. Ils violent sa fille, qu'ils torturent sous ses yeux, la bousculent à son tour et tuent sauvagement le gardien : « Ses intestins pendaient sur les branches des oliviers du jardin. On lui avait enfoncé le fusil dans l'anus et accroché les testicules à ses oreilles. »

Il faut donc survivre. Hayba se réfugie à Paris. Elle pleure les siens mais, enceinte au moment du drame, commence à sentir l'amour, dans son ventre, lui donner des coups de pieds. Comment donner la vie tout en voulant la perdre ? Latifa Ben Mansour décrit le lent retour au pays des vivants de cette femme qu'un psychiatre parisien se propose de guérir en l'aimant. La suppliciée succombe et accouche de jumeaux avant d'être terrassée par une violente hémorragie : « C'était comme si tout le sang qui n'avait cessé de couler depuis de si longues années en Algérie s'échappait du corps de Hayba. » Mais Hayba revit. Cette renaissance a lieu le jour même de l'éclipse qui, par un bel été, assombrissait la France. Ainsi Latifa Ben Mansour, dans un roman qui verse parfois dans le mélodrame, dit son espoir de voir son pays recouvrer la pleine lumière.

« L'Année de l'éclipse », par Latifa Ben Mansour, Calmann-Lévy, 280 p., 110 F.

Didier Jacob


Nouvel Observateur - N°1890

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