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Le Nouvel Observateur Quotidien

Semaine du 25 janvier 2001 -- N°1890 -- Livres

Un jeune romancier algérien parle

« Je ne crois plus en l'Algérie »

Dans « le Chien d'Ulysse », Salim Bachi raconte la dérive policière du régime algérien. Il dit ici son désespoir de la politique, et met en cause Yasmina Khadra



J. Sassier - Gallimard / Diff. Opale

A la gare de l'Est, dans un petit deux-pièces où l'on remarque un volume des oeuvres d'Alfred Jarry (« Il n'y a pas de meilleur livre qu'"Ubu" sur la situation dans mon pays »), Salim Bachi enterre sa vie d'Algérien. Il a coupé tous les ponts avec son pays natal, gardant la seule amarre de ce roman, « le Chien d'Ulysse », où il peint le FLN comme un « ramassis de brigands » et la nation comme un « lupanar tenu par des maquereaux galonnés ». Dans Cyrtha, ville-cauchemar du « glorieux pays de la déliquescence », un étudiant, Hocine, noie son malheur dans la feuille de cannabis, tandis qu'un autre, Seyf, se vautre dans la folle violence des commandos spéciaux auxquels il appartient. Mêlant visions, souvenirs, évocations d'un passé mythique, Samir Bachi entonne, dans son brillant roman, l'air de la chute finale et prête sa voix au désespoir du peuple algérien.

Le Nouvel Observateur. - Pourquoi avez-vous choisi de vous installer en France ?

Salim Bachi. - On ne peut pas vivre en Algérie. La vie et l'Algérie sont deux choses incompatibles. A l'université, il n'y a pas de livres. On ne peut pas faire de photocopies. Je ne comprends même pas qu'on puisse y enseigner. Quand j'y suis retourné, en 1996, après avoir séjourné ici, j'ai ressenti de telles pesanteurs. C'était insupportable.

N. O. - Dans votre livre, vous montrez un pessimisme absolu quant à la situation dans votre pays : c'est la corruption, les massacres, la violence.

S. Bachi. - Les gens de ma génération n'y croient plus. Ceci dit, je me garderai de m'exprimer en leur nom. Ça fait quatre ans que je suis en France, et je me sens bénéficiaire d'une situation dont mes amis ne peuvent profiter. Dans mon livre, je parle de l'année 1996, parce que je vivais encore là-bas, mais je me sentirais coupable de parler de l'Algérie actuelle dans ma situation. En plus, je me méfie de la parole des Algériens en France, qui est souvent dévoyée, et sert des bénéfices personnels.

N. O. - Yasmina Khadra a ouvert la voie de la contestation. Ses livres vous ont-ils influencé ?

S. Bachi. - Dans son oeuvre, sa trilogie policière m'a fait rigoler. Elle véhicule un mythe, qui est celui du bon flic. Ce n'est pas réaliste. Il n'y a pas de bon flic en Algérie. Et s'il y en avait un, on lui fermerait la gueule assez vite. Cette idée d'une répression clean, ça fait partie des mensonges qu'on véhicule depuis trente ans. Et moi, j'essaie de briser ça. Tout le monde sait qu'on torture dans les commissariats. Tout le monde sait qu'il y a des exécutions sommaires.

N. O. - Mais Yasmina Khadra a pris des risques considérables en écrivant ses livres.

S. Bachi. - Là-bas, tout le monde est en danger. Bien sûr, dès qu'on s'exprime, on s'expose encore plus. Je l'admire pour cela, comme Boualem Sansal. Cela dit, je ne suis pas sûr que ce soit le rôle des écrivains de prendre autant de risques.

N. O. - Comment pouvez-vous l'affirmer, alors que vous écrivez une thèse sur Malraux, qui s'engagea en Espagne et mit sa vie en danger ?

S. Bachi. - Vous me piégez. Mais la politique, on en a soupé. On s'est déjà fait cocufier, ça suffit. Le militant communiste, dans les années 70, s'est fait flouer. Le militant démocratique se fait flouer aujourd'hui. Le RCD [Rassemblement pour la Culture et la Démocratie] soutient Bouteflika, mais c'est de l'escroquerie. Si on donnait une école potable aux Algériens, ce serait déjà pas mal, mais ce n'est pas dans les programmes de Bouteflika. Je ne crois pas qu'on puisse, avec des livres, faire tomber aujourd'hui un général en Algérie.

N. O. - Les écrivains n'ont donc, selon vous, aucun rôle à jouer ?

S. Bachi. - Il ne faut pas se faire d'illusions. On n'agit pas sur le présent avec nos livres. S'il doit y avoir un changement en Algérie, il ne sera pas le fait de trois écrivains.

N. O. - Il sera le fait de quoi ?

S. Bachi. - Je ne sais pas. D'un miracle : que les gens au pouvoir veuillent bien laisser leur place, ou qu'ils se prennent d'un soudain amour pour leurs concitoyens.

N. O. - Dans votre livre, vous montrez surtout la violence côté policiers.

S. Bachi. - Parce qu'on me l'a racontée. Il y a dans le livre un personnage de flic, Seyf, qui est capable des pires sauvageries. Or j'ai connu, étant étudiant, quelqu'un qui lui ressemblait. Il était fier de faire, disait-il, le sale boulot. Il y avait, pour lui, les planqués, et ceux qui y vont.

N. O. - En somme, vous désespérez de l'Algérie ?

S. Bachi. - Il faut arrêter de penser que ça commence à aller mieux. Dans les faits, il y a toujours des gens qui disparaissent. Dans les faits, il y a toujours des attentats terroristes. Dans les faits, il y a toujours de la corruption. Il n'y a rien de positif. Il y a autant de morts toutes les semaines qu'il y a quatre ou cinq ans.

« Le Chien d'Ulysse », par Salim Bachi, Gallimard, 264 p., 98 F.

Didier Jacob


Nouvel Observateur - N°1890

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