KHALED NEZZAR

NOUS NE SAVIONS PAS

Entretien réalisé par Ahmed SEMIANE, Octobre: Ils parlent, Alger 1998

En 1988 le général major Khaled Nezzar est chef du Commandement terrestre. Il est chargé par Chadli de rétablir l'ordre sous l'état de siège. Khaled Nezzar sera chef d'état-major de l'Armée, ministre de la Défense et membre du Haut comité d'Etat (HCE).

Vous dites qu'avant de parler d'octobre, il est nécessaire, en fait, de remonter plus loin dans le temps
Oui, tout à fait. Je pense que nos maux, disons les périodes douloureuses que nous avons traversées, ;I faut aller les chercher très loin dans l'histoire Bien avant octobre 88
Je ne remonterai pas jusqu'à la Révolution, même si nos maux viennent de là en fait

On peut même aller plus loin encore et remonter sans trop de difficultés jusqu'au Mouvement national ?
Bien sûr, on peut aller très loin, jusqu'au Mouvement national mais je me contenterai de m'arrêter simplement à la mon du président Boumediene
Boumediene, qui fut un grand homme dans pas mal de domaines, a quand même commis quelques erreurs comme tout être humain.
Et je pense que la plus grave erreur stratégique qui nous a amenés à l'avènement de Chadli est tout simplement le vide qu'a laissé Boumediene après sa mort.
Il est vrai qu'il est mort subitement. Il est vrai aussi qu'il se préparait à prendre certaines décisions qu'il n'a pu prendre. Sa mort qui fut donc subite ne lui a pas permis de laisser de remplaçant.
Et à l'époque le vide a été comblé comme on le sait. La situation était tellement grave qu'il fallait à tout prix parer au plus pressé en désignant quelqu'un à sa place.
On pouvait soit puiser dans le bureau politique soit ailleurs Et un choix a été fait Chadli. Mais malheureusement ce n'était pas le meilleur.

Sur quels critères finalement s'est effectué ce choix ?
Alors là, je ne sais pas si vous avez lu le livre la Nomenklatura! On y explique très bien le phénomène, le livre explique en fait comment. au sommet. on arrive à désigner les responsables. Et le livre le décrit très bien. Au niveau du sommet, les responsables désignent toujours celui qu'on peut facilement manipuler. On ne se désigne pas soi-même, on ne va jamais directement au feu. On désigne quelqu'un d'autre. C'est toujours ainsi que cela se passe. dans tous les pays de système unique. de parti unique.

En fait, on choisit le moins brillant ?
Le moins brillant, le plus malléable, Oui Et à la mon de Boumediene, les quelques jours qui l'ont suivie, et même avant, on s'est tout suite penché sur cette question Des gens se sont penchés » problème. Et des noms ont été avancés. Et finalement on s'est arrêté sur Chadli.

Alors que Chadli, à l'époque, n'était pas une figure très connue ?
Il avait une responsabilité de chef de Région et il était sur le point de partir...

En retraite ?
Pas en retraite, non. Mais avec ce que préparait Boumediene, la restructuration qu'il voulait entamer, Boumediene voulait créer un bureau politique où seraient rassemblés tous ces anciens. Chadli devait rejoindre ce bureau politique Ce n'était pas quelque chose de très connu à l'époque mais en ce qui me concerne, Chadli lui-même m'en avait parlé en me disant qu'il était partant Pourquoi ?
Parce que Boumediene voulait un peu élaguer, ayant des projets concernant l'armée, il voulait intégrer d'autres personnes, certaines compétences au niveau des commandements, et c'est pour cela d'ailleurs que certains officiers devaient quitter l'ANP. Entre autres Chadli, pour rejoindre le bureau politique.

Concernant le bureau politique, là aussi, apparemment, les choix se faisaient, un peu comme l'explique le livre La Nomenklatura auquel vous faisiez référence tout à l'heure, c'est-à-dire. qu'on optait en somme, toujours, pour les moins brillants ?
En ce qui concerne Boumediene, il faut savoir une chose, son objectif c'était quoi'? c'était le développement du pays. Donc, ce n'était ni l'armée ni le parti.
Pour lui, l'armée avait le temps de s'organiser et j'ai eu l'occasion de l'entendre, à l'époque, alors que nous n'avions même pas de commandement, l'armée était administrée, mais non commandée. Je me souviens, il nous avait dit, alors qu'on lui posait les problèmes de commandements. "J'ai fait une expérience, je ne veux pas en faire une deuxième. vous avez le temps, instruisez-vous, formez-vous et le jour viendra, Iorsqu'il faudra emmener de la ferraille, ça ne posera aucun problème. Je vous ai réglé les problèmes de bon voisinage..." mais, malheureusement, l'affaire du Sahara occidental a éclaté tout de suite après. Donc deuxième erreur stratégique de Boumediene. On peut dire, peut-être. que dans sa vie il n'y eut que deux erreurs. Je ne m'attarderai pas sur certain détails, certaines autres considérations sur lesquelles je ne pourrai pas apporter un point de vue, telle la révolution agraire, je ne peux pas parler de tout cela. Mais je peux parler de choses auxquelles j'ai été confronté et que je connais très bien.
J'ai parlé de deux erreurs stratégiques tout à l'heure. La première, sa mort qui a laissé un vide immense alors qu'il n'avait préparé personne pour le remplacer, et la deuxième. commise avant, est la restructuration de l'armée qu'il n'estimait pas très urgente.
Pour lui, et il l'expliquait en disant que l'objectif était le décollage économique. Personnellement j'adhérais à ce point de vue. Donc, s'agissant de l'armée, du parti. c'était pour lui quelque chose de secondaire comme je vous l'ai déjà dit.
En prenant la décision d'emmener des gens comme Chadli au niveau du bureau politique. il savait, lui, au fond de lui-même, que ce n'étaient pas là des compétences qui pouvaient réellement assumer des postes de responsabilité dans le pays.
Je crois qu'il s'apprêtait aussi à installer des jeunes cadres au plus haut niveau de la hiérarchie militaire en mettant, toujours, certains anciens au niveau du parti. Mais le plus urgent, l'essentiel pour lui, fut l'industrialisation.
Boumediene avait aussi un rôle politique important qui était régional, mais également mondial On sait que certains chefs d'Etat des pays en voie de développement venaient demander conseil, Boumediene avant de se déplacer.

Tito, Castro ?
Oui, mais aussi les chefs d'Etat de pays africains, de pays arabes Boumediene était très connu. pour ses prises de position, surtout en ce qui concerne le Sud et le Nord.
C'est donc ce vide qui a provoqué l'avènement de Chadli. Disons que l'arrivée de Chadli a totalement renversé la hiérarchie des valeurs qui existaient au temps de Boumediene.
Boumediene avait des idées pour ce qui est de l'armée, de l'avenir...

En somme qu'on soit d'accord ou pas, vous estimez que Boumediene avait réellement une vision de société?
Oui il avait une vision de société à lui. Malheureusement il est peut-être parti un peu trop vite et n'a laissé personne pour le remplacer. D'ailleurs même Chadli ne voulait pas de cette responsabilité.

Donc, vous confirmez que Chadli ne voulait pas du Pouvoir ?
Oui. Personnellement, comme j'ai travaillé avec lui, des amis sont venus me voir pour me dire que Chadli ne voulait pas accepter c'est un pas en avant deux en arrière, il hésite, toi qui as travaillé avec lui, toi qui étais son adjoint, essaye de le convaincre. N'étant pas convaincu moi-même, je ne l'ai pas fait. J'ai tenté d'expliquer que Chadli pouvait à la rigueur servir dans l'armée mais pas en tant que président de la République. L'armée avait peut-être besoin de quelqu'un de plus ou moins sage, mais en tant que président! Personnellement je ne le voyais pas. C'est pourquoi je ne l'ai pas fait D'autres personnes se sont chargées de le faire, celles qui avaient des intérêts bien sûr. Celles-là ont réussi à le convaincre.

Mais quelle était la nature de ces intérêts ?
Tirer les ficelles

Ceux qui avaient opté pour ce choix, leurs ambitions se limitaient-elles à des ambitions de pouvoir seulement ou au contraire, étaient-elles autres ?
Aucune autre ambition sinon le pouvoir et ce qui va avec. Quelle pourrait être cette autre ambition! Mettre quelqu'un à la présidence alors qu'il n'avait pas les capacités nécessaires pour être président? L'ambition ne pouvait être autre que celle-là! Et ceux qui l'ont mis à la tête de l'Etat n'étaient pas des gens de sa catégorie. C'étaient des hommes bien-pensants, instruits comme feu Merbah qui eut à jouer le rôle primordial, Belloucif, Benyellès et bien sûr des membres du bureau politique tel Belhouchet, surtout.
Ils ont tout mené, tout fait. Bon, il y en avait pas mal d'autres qui ne sont pas nécessairement du cercle de l'armée mais d'ailleurs et qui avaient, eux aussi, des ambitions de pouvoir. Enfin ce sont là les principaux intérêts. Voilà donc comment Chadli est arrivé au pouvoir. Son avènement a totalement bouleversé l'échelle de la hiérarchie que Boumediene partant de son expérience acquise pendant la Révolution avait établie en sa qualité de chef d'état-major. Mais après sa mort, tout le monde pouvait prétendre à n'importe quoi à partir du moment où on avait désigné n'importe qui. Cet opportunisme s'est manifesté même au sein de l'armée.

L'arrivée de Chadli a donc perturbé le fonctionnement de l'institution militaire ?
Totalement. Quand un Mustapha Belloucif "paranoide" se retrouve secrétaire général alors qu'il n'avait connu de l'ALN que le secrétariat et que Boumediene l'avait exclu de son cercle, c'est une perturbation totale. Quand on nomme un secrétaire général lieutenant-colonel et des chefs de Région colonels, c'est une perturbation aussi...

Mais quelles ont été les conséquences directes de ce choix sur l'institution militaire ?
Il y a eu un malaise perceptible durant toute la période de l'ère Chadli. C'était le règne de la suspicion et des groupuscules qui s'espionnaient les uns les autres. Il était devenu impossible de mener sa tâche à bien, d'autant plus qu'il fallait aussi gérer le problème du Sahara occidental. J'y ai moi-même passé sept ans sans aucun commandement. Selim Saadi était, à cette époque, chef de la Région militaire de Bechar. Ensemble, cela fonctionnait plus ou moins bien. Mais ma nomination au poste de chef de Région, par la suite, m'a contraint à élaborer mes propres analyses que je consignais dans des mémoires trimestriels tout en décidant, seul, de la démarche à suivre. J'ai été amené à régler des problèmes dont la prise en charge aurait dû être assurée à un niveau de responsabilité supérieur au mien. Mais je faisais tout puisqu'il n'existait pas de commandement. Ajouter à cela le fait que le secrétaire général, sans compétence militaire, possédait des prérogatives administratives, et comble de l'ironie, il disposait de la délégation de signatures sur tout ce qui concernait les fonctions du ministre de la Défense. D'ailleurs, des démarches capitales n'ont pu être décidées à cette époque justement en raison de l'incompétence et de la suspicion ambiantes. Voilà pourquoi le problème du Sahara occidental dure toujours.

A quoi faites-vous exactement référence lorsque vous parlez de décisions qui n'ont pas été prises?
J'avais par exemple adressé un mémoire, six mois avant, sur l'affaire du Sahara occidental, dans lequel j'avais prévenu que l'armée marocaine se préparait à construire des murs et que le moment était propice pour son interdiction. Il s'agissait, sans engager le pays dans une aventure, d'interdire au Maroc de faire descendre ses forces vives pour la construction de ce mur et permettre ainsi aux Sahraouis une liberté d'action plus accrue. D'autant plus qu'à l'époque le Maroc, par une politique de rapprochement avec l'Algérie, visait à éloigner la menace du Nord et à descendre des unités blindées vers le Sud afin d'entamer les travaux. Ce que, à l'époque, nous appelions la politique de charme. Il ne fallait à aucun moment, tomber dans le piège.
Je me souviens que Chadli avait procédé aux renforcements que j'avais demandés. Son entourage avait cependant œuvré pour que l'opération que j'avais préconisée n'ait pas lieu. C'est dire toute l'anarchie qui régnait au sein d'une armée commandée seulement par un secrétaire général placé sous le commandement d'un président de la République. Les commandants des Régions militaires travaillaient chacun selon ses compétences et selon ses possibilités.
Après sept ans passées dans la région de Tindouf et de Bechar, j'ai été muté à Constantine alors que je m'attendais à un poste d'opérationnel à Oran.

En quelle année était-ce ?
C'était en 1982 et Chadli était au pouvoir depuis trois ans. J'ai quand même rejoint mon lieu d'affectation bien que sachant que j'y perdrais mon temps et que je serais bien plus utile à Oran. J'aurais pu continuer à m'occuper du personnel et poursuivre mon action entamée à Tindouf. La gestion opérationnelle de l'affaire du Sahara constituait un seul front, du sud au nord de l'Algérie. Mais les interférences et les malaises qui ont caractérisé cette époque ont pesé sur mon orientation vers Constantine et pour le maintien à son poste du commandant de la Région d'Oran. Ceci pour ce qui est de l'armée.
Maintenant, on peut constater les mêmes comportements ailleurs. Et c'est humain. Lorsqu'un responsable ne possède pas les compétences nécessaires à l'accomplissement de sa mission, il s'entoure de collaborateurs de son niveau ou moins compétents que lui afin de dissimuler son incompétence. Ce sont cependant des personnes ambitieuses prêtes à tout accepter. C'est comme cela que des gens se sont retrouvés au pouvoir, qui ministre, qui Premier ministre... ça ne s'est jamais vu dans le monde. Ceci dénotait une certaine forme de clientélisme, quand on sait que beaucoup de désignations se faisaient à partir de la zaouia de Mostaganem. Cela participait de la volonté de conserver le pouvoir car déléguer des personnes compétentes revenait à se remettre en cause. Ce sont là les facteurs qui ont aussi provoqué octobre 88.

Selon vous, la première grande dérive a-t-elle été la nomination de Chadli ?
La première dérive a consisté à choisir quelqu'un qui n'était pas fait pour être président de la République et qui a bouleversé la hiérarchie à tous les niveaux, militaire ou autres.

Ce choix a ensuite eu des répercussions sur le plan économique.
Exact, en ce sens que les compétences en la matière étaient marginalisées et empêchées de prendre en charge les problèmes économiques pour dégager une vision à long terme. En aucun cas, il n'y a eu une véritable gestion des cadres. Les désignations se faisaient n'importe comment. Et c'est ainsi que les cadres de la nation ont été marginalisés, alors que beaucoup d'entre eux, aujourd'hui, loin de l'Algérie, dans d'autres pays, se retrouvent au plus haut niveau de responsabilité, et dans d'importantes organisations internationales.
La démagogie a primé. On a recouru aux dépenses inutiles et on s'est contenté de partager la rente pétrolière au lieu de penser à l'avenir en construisant réellement l'économie.

Et puis il y a eu la corruption ?
Je ne suis pas tellement sûr. Il y a eu de la corruption, comme partout ailleurs. Mais je ne crois pas à cette histoire de vingt-six milliards. C'est un alibi politique...

Il ne s'agit pas nécessairement de l'affaire des 26 milliards, mais la corruption a existé, elle a même été un facteur déterminant de la déstabilisation économique...
Je ne crois pas que le problème se limite uniquement à cet aspect. Le fait est que les dossiers économiques n'ont pas été confiés aux économistes. On a cru qu'il était possible de se passer d'une vision lointaine sur la question, se basant uniquement sur les recettes pétrolières qui couvraient alors, en partie, nos besoins. Cela s'est traduit par le PAP, par l'institution de l'allocation-devise, par une parité d'un dinar pour un franc soixante, etc. C'était une ineptie totale, une économie fausse. Une gabegie. La corruption n'a donc pas influé sur la situation autant qu'on l'imagine. J'ai traité des dossiers mis à la disposition de l'APN puis transférés à la justice. Mais ils ne contenaient que les rumeurs que l'on entendait dans la rue.

Mais il y a eu l'affaire Belloucif ?
C'est une autre affaire. Elle concerne l'armée. Belloucif est quelqu'un qui a puisé dans les caisses de l'Etat et du ministère de la Défense. Lorsque j'ai pris mes fonctions de chef d'état-major, j'ai constaté un trou dans la comptabilité. L'avantage de l'institution militaire était son système clair et net de gestion financière. C'est comme cela que Mustapha Belloucif a été jugé, jugé sur pièces.
Il s'agit donc d'une autre affaire. Elle a créé un syndrome dans l'ANP. D'autant plus que l'armée n'avait jamais connu ce genre d'affaires. Belloucif est le seul à avoir tenté de profiter de son poste de secrétaire général en puisant carrément dans les ressources du ministère de la Défense.
La corruption, à proprement parler, est autrement plus difficile à déterminer car elle est l'œuvre des personnes en charge des marchés extérieurs. N'empêche que la période, au demeurant faste, de Chadli s'est caractérisée par une dilapidation des deniers publics dans des projets sans intérêt.

Cependant, l'analyse, que permet le recul, devrait faire apparaître d'autres raisons dans les événements d'octobre 88. N'est-il pas injuste finalement, aujourd'hui, d'en imputer toute la responsabilité au seul président Chadli ?
Oui, dans une certaine mesure puisque Chadli n'a jamais voulu de la présidence de la République. Mais il était président et il portait de ce fait la responsabilité de tous les événements qui auraient pu survenir.

Avait-il les pleins pouvoirs de décision ?
Oui, bien sûr qu'il les avait, mais les comprenait-il ? Là est le problème. Il pensait peut-être bien agir mais à partir du moment où il avait accepté l'investiture, il en portait toute la responsabilité. Mais il est vrai qu'il n'y a pas que lui. Le choix, d'une part d'un Mustapha Belloucif, mégalomane, à la Défense, et d'autre pan' celui d'un Abdelhamid Brahimi, ministre du Plan et Premier ministre incompétent, connu pour avoir toujours été un éternel boursier du FLN et de l'Algérie (alors que la guerre d'Algérie battait son plein, il passa trois années consécutives à étudier à l'étranger)... Brahimi a toujours occupé des postes par accointances, par des liaisons à caractère régionaliste. Ces points sont les éléments constitutifs d'un mélange détonant ouvrant la voie à l'aventure dans le sens le plus large.
La responsabilité de Chadli est partagée avec tous ceux qui l'ont poussé à la magistrature suprême. Le Premier ministre d'alors, Abdelhamid Brahimi, incompétent invétéré, l'homme des équilibres, l'homme du Plan, porte, lui aussi, une grosse part de responsabilité. Il n'a cessé d'aller de réformes en restructuration des entreprises. Toutefois, je ne pense pas que nos malheurs économiques viennent uniquement de la corruption. Je ne crois pas qu'on puisse dire que les véritables gestionnaires aient été des corrompus, loin de là. Beaucoup d'entre eux ont essayé de remplir convenablement leur mission et ils l'ont fait.
Il faut, en revanche, tenir compte du FLN auquel Chadli faisait jouer tout son rôle alors que Boumediene l'avait tenu à l'écart. L'avis du mouhafedh prédominait désormais celui du gestionnaire.

Mais la justice, tout comme l'économie, n'a pas pu échapper au phénomène de déstructuration. Elle n'a donc pas pu assurer son travail pleinement et en toute indépendance ?
C'est sûr. L'exemple du wali de Bechar, impliqué dans une affaire douteuse d'assainissement à Tindouf, en est l'illustration parfaite. Au fait des agissements malhonnêtes de ce wali, un juge est d'abord venu me consulter sur l'opportunité de le traduire devant la justice et demander couverture du plus haut sommet de la hiérarchie. L'ordre de diligenter cette enquête est parvenu de Chadli lui-même. Il reste que la justice a traité plusieurs affaires en dépit de sa déstructuration et les rumeurs soutenant le contraire ne sont pas tout à fait exactes.
A cette incurie était venue se greffer la chute du cours du pétrole. Il s'en est trouvé des gens pour profiter de ce coup de grâce qui allait déboucher sur octobre 88.
Y a-t-il eu des analyses sur ce qui se préparait ? Moi, j'étais un militaire mais nous avions l'impression, en tant qu'individus, que le bateau coulait sans parvenir à définir le degré du danger. Nous ne savions honnêtement pas ce qui allait advenir et moi j'étais personnellement préoccupé par les problèmes de l'armée. Mais la situation générale influait fortement sur l'armée et ma plus grande crainte était que l'institution militaire éclate.

Pourquoi conceviez-vous de telles craintes ?
Parce qu'une chape de plomb pesait sur l'armée. Nous avions, certes, formé des jeunes. Mais, cantonnés dans certains grades, ils n'occupaient encore aucun poste de responsabilité. La restructuration de l'institution militaire visait justement à briser cette chape de plomb par la promotion de ces jeunes officiers. Le président Chadli avait approuvé devant tous les cadres, le plan de restructuration que j'ai tenté d'appliquer en prenant soin de ménager les compagnons. Je me suis aperçu, après six mois de travail, que ce n'était malheureusement pas facile. C'est ce qui m'a poussé à aller de l'avant, avec au bout un seul risque me concernant, celui de partir, risque que, par ailleurs, j'acceptais totalement.

Mais vous dites qu'il y avait tout de même un risque d'éclatement à l'intérieur de l'armée ?
Le risque existait en ce sens que les horizons étaient bouchés.

La frustration des jeunes officiers était-elle à l'origine de vos inquiétudes ?
L'armée était la seule institution encore solide. Tout le monde parlait d'ailleurs en son nom, aussi bien l'Etat que le Parti

Et le pouvoir était assimilé à l'armée ?
On l'assimilait à l'armée parce qu'on le voulait bien. Mais les militaires n'exerçaient pas le pouvoir, si ce n'est à travers certains, choisis pour certaines fonctions. Autrement, les officiers, membres du comité central ne détenaient pas la décision, ni politique ni économique. Ils ne se prononçaient que sur les questions liées à l'armée. Celle-ci était pourtant utilisée, à son insu, comme un argument de dissuasion contre les politiques. On désignait ainsi des officiers dans le comité central, d'autres à la présidence. Certains officiers ont, peut-être, accepté de jouer le jeu mais ils n'ont engagé que leur propre personne.
L'institution, elle, se trouvait ailleurs. Elle était aux frontières, dans les sables. A Tindouf où, à l'époque, je commandais un groupement de vingt cinq mille hommes. L'armée était sortie d'Alger et des casernes des grandes villes. L'ordre émanait de Chadli et était transmis par le chef d'état-major. Reste à savoir qui avait conseillé le président de la sorte et pour quelles raisons.

En avez-vous une idée ?
Difficile à dire... La peur, peut-être, de voir l'armée prendre le pouvoir, ce qui était complètement faux.
Il y avait, en outre, ceux qui ne désiraient pas la restructuration de l'armée, qui s'opposaient à sa modernisation et à l'émergence des jeunes cadres. Ce sont des gens de l'appareil, qui tiraient leur pouvoir du lien qui rattachait des officiers au FLN. Or, la modernisation de l'ANP visait la mise à l'écart des barons au profit des compétences. Il y avait encore les « pagsistes » du comité central qui s'opposaient aux réformes proposées par Chadli concernant les terres agricoles. Il faut lui reconnaître, en effet, le mérite d'avoir tenté leur vente. Le projet a cependant été rejeté par le comité central, et le président a dû traiter le dossier lui-même, bien que sans succès.
Il faut savoir que le FLN était traversé par tous les courants. Y figuraient les islamistes, les bâathistes, les réformateurs, les berbéristes, les démocrates et les pagsistes.

Des bérbéristes au FLN ?
Bien sûr. Le FLN était le reflet de la société algérienne et le problème berbère existait de toute manière.

Il existe toujours.
Je ne pense pas. Je crois qu'il est dépassé du fait d'avoir assumé sa berbérité. Nous l'avons assumée du temps de Chadli, lorsque le sujet a été discuté au comité central.

Pas dans la Constitution.
... Parler de nos origines, c'est déjà les assumer. Il faut revenir à l'histoire pour s'apercevoir que nos origines sont berbères. Mais il faut aussi s'interroger sur les dividendes à tirer de l'éventuel enseignement de la langue amazighe. Aux spécialistes d'apporter la réponse. Je dirai tout de même que son enseignement devait servir à mieux connaître nos origines. Mais je ne serais pas d'accord pour en faire une seconde langue à moins de faire la preuve de son apport moderniste et technologique.
Les Berbères ne se sont peut-être pas beaucoup exprimés mais il y a eu le printemps berbère de la Kabylie...

Durement réprimé !?
Peut-être, mais comment pouvait-il en être autrement avec un parti unique, une pensée unique. Un régime qui n'admettait pas la diversité des idées ne pouvait recourir à une autre solution que le muselage. Ce n'était pas normal mais cela tombait sous le sens.
Mais le printemps berbère n'a pas fait l'objet d'une véritable répression. Il y a peut-être eu des restrictions de liberté à l'endroit de certains individus.

Beaucoup de militants ont tout de même été emprisonnés.
Il y a eu des individus malmenés et mis en prison. C'est vrai qu'on craignait la division du pays mais les idées n'étaient pas assez développées pour intégrer les différences.
Aujourd'hui, la berbérité est reconnue. Le problème berbère ne se pose donc pas et nul ne peut prétendre descendre des Arabes. Les idées de chaque courant qui traversait le comité central n'étaient pas toujours applicables. Aussi, certains ont-ils tenté autre chose: octobre 88. Leur démarche s'inscrivait dans l'urgence car le président était à la veille d'introduire des réformes politiques. J'atteste de l'intention manifeste de Chadli de créer deux partis politiques. Il nous l'a dit lors d'un comité central, en aparté dans un bureau, auquel avaient pris part plusieurs officiers. Il s'était entendu sur cela avec Messâadia et l'idée était arrêtée dans son esprit.
Pourtant, je ne crois pas que les courants opposés au projet présidentiel aient tenté, dès le départ des événements, une action de déstabilisation. Je pense que leur but était plutôt de créer une effervescence sociale. Mais le mouvement s'est rapidement mu. Les fomentateurs des événements ont ils été dépassés par l'ampleur de l'action ou était-ce seulement l'étape supérieure vers la déstabilisation des institutions pour la prise du pouvoir ? Toujours est-il que l'armée a eu affaire à une insurrection visant la véritable déstabilisation de l'Etat. C'est ce que nous avons vécu en octobre 88. Les constats prouvant la tentative de déstabilisation sont:
Le caractère généralisé touchant la majeure partie du territoire national.
Les symboles de l'Etat pris principalement pour cibles.
Le caractère organisé et structuré des groupes chargés d'opérer les destructions et leur grande hostilité aussi.
L'utilisation d'armes blanches, de cocktails Molotov, voire d'armes à feu.
Le caractère soudain et brutal des actions entreprises.
La recherche de l'effet de surprise (troubles le 4 juin, puis arrêt, puis reprise le lendemain 5 octobre, à dix heures précises).
Les voitures banalisées tirant sur la foule.
L'impression unanime d'un véritable état-major fonctionnant en face de nous...

On arrive à octobre 88. De tous les acteurs à ce niveau de responsabilité, vous êtes le seul à vous être exprimé. Pouvez-vous expliquer les raisons qui vous y ont poussé ?
J'étais commandant des forces terrestres et le général Belhouchet était chef d'état-major. Mais il fallait que je dise quelque chose sur ce que j'ai vécu en octobre 88, durant la période précédente et jusqu'à l'arrêt du processus (électoral, NDLR). J'ai pensé qu'il était nécessaire d'avertir le peuple et de l'informer de certaines choses. Parler d'octobre 88 est pour moi un devoir.
Le président avait alors décrété l'état de siège et j'ai été désigné responsable du rétablissement de l'ordre. Il y a eu des morts. J'ai affronté une situation moralement et psychologiquement difficile. Mais j'étais un militaire qui devait assumer son rôle jusqu'au bout. Cela avait commencé dans la précipitation car les unités ne se trouvaient pas à Alger. De plus, elles étaient entraînées pour la guerre pas pour le maintien de l'ordre. Orientées dans la précipitation sur Alger, elles s'étaient présentées dans la capitale avec les équipements de combat, leurs engins armés d'obus et transportant des stocks d'essence, comme pour une opération militaire alors qu'on leur avait assigné la mission de maintenir l'ordre. Dès lors comment pouvait-on faire autrement ? Il fallait suppléer aux forces de police qui étaient débordées et que l'on disait avoir été désarmées, pour des raisons que j'ignore, juste avant les événements.
L'intervention de l'armée devenait donc nécessaire pour contenir l'insurrection et le nombre trop important d'insurgés. Le but du déploiement de l'armée dans les rues d'Alger n'était cependant pas de réprimer aveuglément le mouvement mais de saturer la ville afin de calmer le jeu. L'entreprise n'était pas aisée. Des difficultés de connaissance de terrain, de quadrillage des quartiers, de logistique l'ont compliquée. En outre, nous avons dû, par souci d'efficacité, casser la chaîne de commandement et décentraliser la décision au niveau des compagnies et des sections. Comment maîtriser en effet une ville avec des brigades de trois mille hommes chacune ?

Faudrait-il comprendre dès lors que l'on ne pouvait pas éviter les morts ni le drame qui s'en est suivi?
Tout à fait. Nous faisions face à une véritable tentative de déstabilisation du pays. Les autres pays du monde disposent de textes clairs qui préconisent la même démarche dans pareille situation. L'Algérie souffrait malheureusement d'un vide juridique en la matière mais nous possédions l'avantage d'avoir appris des étrangers. Nous nous en sommes donc strictement tenus aux instructions contenues dans les manuels étrangers. Nous n'avons rien inventé et nous avons essayé de préserver les vies humaines. Le premier mort est pourtant tombé, à la place du Premier Mai, sous les tirs d'un adjudant-chef. Celui-ci a usé de son PA afin d'arrêter une personne qui le menaçait, ainsi que de son char, armé de quarante-trois obus, muni d'un cocktail Molotov. Dans ces cas, l'ordre est de tirer. Il n'y a rien d'autre à faire. L'évolution des procédés met aujourd'hui à la disposition des unités chargées du maintien de l'ordre, des balles en caoutchouc, ce que nous ne possédions pas. Il s'est avéré par la suite que la victime était un ancien militaire qui avait déserté les rangs de l'armée.

Est-ce au cours des événements que sa désertion a eu lieu ?
Non, elle s'était produite bien avant et n'était en rien liée à octobre 88. Toujours est-il que l'incident fatal avait mis l'adjudant dans un état psychologique lamentable. J'ai pu le constater le soir même alors que je visitais, comme tous les soirs, les secteurs pour leur donner les consignes. J'ai dû donc le secouer en lui disant qu'il avait fait son travail, qu'il n'avait fait feu que contraint et forcé, et que sa réaction a permis d'éviter le pire, c'est-à-dire l'explosion du char avec toute sa charge d'explosifs.
C'est dire, en tout cas, l'état d'esprit dans lequel se trouvaient les soldats. Ce sont aussi des enfants du peuple; ils n'étaient venus ni pour tuer ni pour réprimer. Leurs instructions étaient d'ailleurs très claires. Il est vrai que nous avons été surpris les deux premiers jours. La structure avait cependant travaillé, et les ordres, transmis verbalement, sur les tirs et sur tout autre sujet y étaient, mais le troisième jour des événements, tout était transcrit. Les documents le prouvant existent toujours.

Mais de qui l'adjudant avait-il reçu l'ordre de tirer ?
C'était sa propre décision. Car il ne faut pas oublier que l'armée avait investi les rues seulement vingt-quatre heures après l'éclatement des événements. Nous n'avions pas eu le temps de donner des instructions. Nous avions paré au plus pressé. Les événements avaient éclaté le 5 au matin, la désignation du commandement pour le rétablissement de l'ordre et le décret de l'état de siège sont intervenus le 5 au soir, quant à l'armée, elle s'est déployée dès le 6.
L'ampleur des dégâts, les atteintes à l'emblème de l'Etat, la destruction des édifices de la République ont dicté cette démarche.
Beaucoup d'éléments avaient d'ailleurs assimilé les actes d'alors à une véritable insurrection visant la déstabilisation de l ' Etat et du pays. La façon d'agir des groupes qui s'acharnaient à détruire un Souk el-fellah avant de l'abandonner au pillage par des enfants et de se diriger vers un autre objectif révélait l'acte organisé. Plusieurs témoignages rapportent cette version des faits. On se demande, dès lors qu'on médite sur les témoignages, d'où sont venues les voitures qui circulaient en ville et dont les passagers ont ouvert le feu sur les citoyens.
Il fallait donc qu'un état-major contrôle cette situation tout comme une structure similaire avait contrôlé les événements, en France, de Mai 68. Bien qu'il faille relever que le soulèvement de Mai 68 ne s'est pas traduit par les actes de destruction que l'on a remarqués chez nous. Mai 68, c'étaient des barricades pour exiger la satisfaction de revendications bien précises. Chez nous, la revendication n'était pas claire. Elle était sous-jacente mais avait, pour nous, les allures d'une insurrection.

Les événements du 5 octobre ont été précédés par des rumeurs de grèves, des rumeurs d'éclatement social. Ont-elles été examinées, ont-elles été prises au sérieux ou, au contraire, négligées ?
Nous étions pris au dépourvu et nous n'avions donc pas pu évaluer la situation. Je n'en ai, honnêtement, pas eu le temps. Il est possible que cela ait été effectué à un autre niveau. Mais en tant que commandant des forces terrestres, je ne m'occupais que de mes unités et je n'ai été acteur qu'à partir du 5 octobre.

Les rumeurs ont pourtant circulé une vingtaine de jours avant ?
Oui... mais honnêtement, je ne les ai pas prises au sérieux. Et ce n'était aucunement mon rôle.
Les structures et les services de l'institution militaire ont-elles procédé à cette évaluation ?

Ce n'était pas leur travail. Il n'entrait ni dans les prérogatives de l'armée ni dans celles des services de sécurité relevant de l'armée d'évaluer les risques dont vous parlez. D'autres structures auraient dû s'en occuper. Or, la seule structure habilitée à mener ce type de mission était chapeautée par la présidence de la République. Elle ne se trouvait pas au niveau du ministère de la Défense. Le ministère de l'lntérieur, pour sa part, n'était pas équipé d'une structure spécialisée dans les questions de sécurité interne. Il n'existait qu'un comité composé d'éléments de la Gendarmerie nationale, de la police et des services de sécurité. Leur travail consistait à fournir des synthèses au ministère de l'lntérieur. L'ont-ils fait pour le 5 octobre ? Je sais qu'ils étaient présents le 4 au soir à Chevalley, car il faut savoir que les problèmes avaient surgi dès cette date. Le calme était revenu dans la soirée mais les troubles avaient recommencé le lendemain à dix heures. Pourquoi pas avant, à l'aube, pourquoi à dix heures pile si ce n'était pour obéir à des ordres précis ?

On peut également se demander pourquoi les troubles avaient cessé dans la soirée du 4 ?
Parce que les services de sécurité avaient réagi. Parce que l'on voulait aussi procéder ainsi.

Mais les troubles avaient repris le lendemain matin ?
C'était à 10 h pile. Pourquoi ? Parce que les ordres ont été donnés pour organiser les événements à cette heure-là, le temps de coordonner les actions pour faire éclater les émeutes partout à Alger et en même temps en créant la surprise.

Comment est-il possible de manipuler une foule aussi importante et la conduire de manière aussi précise ?
Il ne s'agissait pas d'une foule. Il n'y avait que des meneurs. On a remarqué des groupes de deux à trois personnes dont la mission était de provoquer les émeutes et de laisser la rue s'en emparer par l'effet boule de neige.

Le 5 octobre a donc été une surprise totale. Vos propos ne le contredisent pas. On a également senti beaucoup de désarroi chez des responsables. Le responsable que vous étiez en était-il surpris sachant que les années 80 ont été jalonnées par au moins cinq grandes émeutes ?
J'ai été surpris par son ampleur. On était habitué aux manifestants qui bloquent les routes mais pas à des émeutiers qui brûlent et détruisent les symboles de l'Etat. Personnellement, je ne pensais pas que des Algériens pouvaient parvenir à ce stade de la manifestation.

C'était là l'expression extrême d'un ras-le-bol ?
Je pense que le mouvement qui a été déclenché n'a pas pu être contrôlé. Le ras-le-bol l'a alors emporté.

Vous pensez que, l'un dans l'autre, nous avons débouché sur les événements du 5 octobre ?
Je crois que c'est cela.

Quelles ont été les villes et les régions les plus touchées par les émeutes ?
Pratiquement toute l'Algérie a été touchée. Je citerai, en m'appuyant sur un document officiel datant de la période en question, Alger, Médéa, Djelfa, Chlef, M'sila, Ain Defla, Boumerdès, Bouira, Tipaza, Blida, Tizi Ouzou, Sidi Bel Abbes, Ain Témouchent, Mostaganem, Tiaret, Oran, Tlemcen, Saida, Béjaia, Guelma et Annaba. En somme tout le pays.

Alger a néanmoins constitué le point le plus fort ?
C'était tout à fait normal. Alger est la capitale et, en outre, elle a été le point de départ des événements. La capitale est le siège de l'Etat, elle abrite ses plus importantes institutions et est le point de chute des étrangers. Et puis, une émeute dans la capitale produit un effet d'entraînement sur les autres villes. Il y a eu des morts dans certaines d'entre elles. Les rumeurs parlent de 500 morts mais les chiffres exacts livrent un bilan de 140 morts.

140 morts sur tout le territoire ?
Exactement. Le bilan définitif, établi quinze à vingt jours après les événements et après avoir enregistré les décès de personnes qui ont succombé à leurs blessures, porte le nombre des morts à 169 au total. Les décès ont été au nombre de 56 à Alger. Ailleurs, le bilan est le suivant ( Voir tableau du nombre de victimes par ville ).
Voilà le bilan définitif à la fin de l'état de siège. Il fait état de 144 morts en y incluant les gendarmes et les militaires. Ce dernier chiffre est celui du bilan officiel. Il n'y a pas eu davantage de morts. C'est le souvenir que j'ai du bilan établi trois ou quatre jours après et qui inclut les morts de l'affaire de Bab El-Oued dont le nombre des victimes figure dans les 56 décès enregistrés à Alger. Ces chiffres proviennent du bilan établi par la Gendarmerie nationale le 12 octobre 1988 et l'affaire de BEO s'est produite le 10 octobre. Voilà pour ce qui est des morts et des blessés alors que la rumeur rapporte un chiffre de 500 morts.
Rappelez-vous des émeutes de Los Angeles et de la réaction d'un pays avancé tel que les Etats-Unis qui, en quelques jours, eut à mettre dans des camps plus de 5000 de ces citoyens. Sans compter le nombre excessif de morts qui n'a jamais été dévoilé.

D'autres sources pourtant maintiennent toujours les mêmes chiffres, allant de 500 à 1000 morts ?
Mais sur quelles bases ? Quelques jours plus tard, nous avions réuni les journalistes

Etait-ce la fameuse réunion de Aïn Nâadja ?
Tout à fait. Nous leur avions communiqué le bilan et avions mis à leur disposition les noms de toutes les victimes. Nous leur avons ainsi suggéré de vérifier auprès de chaque famille.

Pouvez-vous rappeler les circonstances de cette réunion ? C'était bien une entreprise de l'armée, n'est-ce pas ?
C'est nous qui l'avions organisée, seuls. C'était une décision du haut commandement militaire de rétablissement de l'ordre que nous désignions sous le nom de code de COMIRO.
Mais aucun journaliste n'eut à rapporter le contenu de notre conférence.

Vous qualifiez les événements du 5 octobre de situation inédite. Pourquoi ?
Elle était inédite car jamais auparavant nous n'avions fait face à une tentative d'insurrection et de déstabilisation.

De cette ampleur ?
De cette ampleur, des faits et constats entremêlés.

Vous dites, dans un de vos articles publiés dans El Watan que « l'armée n'eut d'autre recours que de déployer dans la précipitation des prodiges de prouesses pour rétablir l'ordre et stopper l'anarchie et ce, sur décision du président de la République ». Vous avez donc intervenu dans l'urgence ?
Oui, bien sûr, l'armée n'était pas à Alger. Encore que c'est grâce à la restructuration de l'armée déjà en cours au moment des événements que nous avions pu rapidement dépêcher les premières unités. Celles-ci étaient auparavant placées sous le commandement des Régions. La restructuration les avait transférées sous l'autorité du commandement central, c'est-à-dire sous mon commandement. Cela m'a permis d'appeler le commandant de brigade le plus proche. Il était stationné à Djelfa. Il a été gravement brûlé lors des incidents d'EI-Biar. Ce fut de sa part, un véritable acte de bravoure. Car en dégageant le cocktail Molotov avec sa poitrine et ses bras, il a pu sauver ainsi son char, son équipage et les environs. D'ailleurs son corps est marqué à vie par ces traces de brûlures. Je lui avais demandé alors: « Sais-tu ce qui se passe à Alger ? ». Il a répondu « Oui ». Je lui ai ordonné: « Tu montes dans ton premier char, je te veux demain à l'aube à Alger ». J'ai également pu, du fait de la centralisation du commandement, faire venir le soir des avions pleins de militaires de Biskra et de Tindouf, car il n'y avait rien à Alger ! Outre plusieurs avions d'Air Algérie réquisitionnés à cet effet, il y eut l'aviation de transport militaire dont certains pilotes usèrent de prouesses allant jusqu'à faire .] rotations chacun sur le trajet Alger-Tindouf-Alger dans la seule nuit du 5 au 6 octobre. Ce qui a permis dès la nuit du 5 au 6 octobre de prendre en charge la plupart des points sensibles de la capitale. Exemple: Le Trésor, la centrale électrique, le Centre de la monnaie, les édifices publics, etc

Pensez-vous que cette restructuration a permis de limiter les dégâts ?
Elle a permis non seulement de limiter les dégâts en 1988 mais aussi d'encadrer la période de l'arrêt du processus électoral La restructuration de l'armée a ouvert la voie aux jeunes officiers. Ils ont ressoudé le commandement par la création de divisions qui ont remplacé les unités éparses. Ils avaient, en outre, fait dissoudre la cinquantaine de bataillons autonomes Imaginons ce qui aurait pu advenir si ces unités et ces bataillons n'avaient pas été « endivisionnés » au moment de l'arrêt du processus électoral. Imaginons leur réaction dans ce contexte aggravé par l'appel du FIS. Cela aurait été la division de l'armée.

Selon vous, nous serions-nous acheminés vers une guerre civile, une guerre de char contre char ?
La division de l'armée aurait pu donner naissance à deux fronts qui se seraient opposés dans une guerre civile. Ça aurait été la destruction totale du pays... pendant l'arrêt du processus électoral s'entend!

A quel moment le président vous a-t-il appelé pour rétablir l'ordre ?
Le 5 au soir.

Quelle était alors la nature de ses instructions ?
Aucune instruction, ni de lui ni du chef d'état-major, lequel chef d'état-major fut beaucoup plus un frein dans le déroulement de notre travail. Son action paraissait tellement suspecte que j'ai dû le tenir à l'écart. Il fallait donc rétablir l'ordre. J'ai conçu ma démarche à partir des manuels étrangers que j'avais étudiés et des notions que j'en avais gardées. J'ai fréquenté leurs écoles, je connaissais le système de maintien de l'ordre. Je sais que l'armée doit appuyer la police dans l'état d'urgence et qu'elle assure les pouvoirs de la police dans l'état de siège en usant des armes au besoin. Le président ne possédait pas ces connaissances. Il s'est reposé sur un responsable chargé du rétablissement de l'ordre, c'est tout.

Dans quel état d'esprit se trouvait alors le Président ?
(Rires)... Vaut mieux ne pas en parler, (rires).

Mais pour l'histoire il est important de le savoir ...
Pour l'histoire, je dirais que j'étais, honnêtement, convaincu que Chadli allait quitter le pouvoir six mois après le rétablissement de l'ordre. Je pensais qu'il comprendrait qu'il devait partir dans les six mois suivants, le temps de prévoir un mode de désignation d'un successeur. Il ne lui restait plus rien.

A quel moment avez-vous réellement senti, en tant que responsable, la gravité de la situation ? Quel jour exactement ?
Vous savez, on peut toucher à tout mais certaines choses sont sacrées. En tournée d'inspection à Kouba le 5 au soir, j'ai vu des gens mettre à sac une kasma de moudjahidine. Ils avaient entassé tout le mobilier sur le trottoir, et ont tout incendié, y compris les dossiers.
Détruire une kasma de moudjahidine est un reniement de leur œuvre pour l'indépendance de l'Algérie, un reniement de leur sacrifice. Quand bien même certains d'entre eux ont commis des erreurs, les moudjahidine demeurent un symbole sacré au même titre que l'emblème national. Je garderai toujours cette image à l'esprit.

Mais dans le même temps les jeunes se sont attaqués à tout ce qui représentait l'Etat. Il doit y avoir une explication à cela ?
C'est clair. C'est ce que, nous, nous appelons une insurrection visant la déstabilisation de l'Etat. Il faudrait, ce constat établi, s'interroger sur les raisons de ces agissements.
Je suis certain que l'objectif initial n'était pas le rejet de l'Etat en tant que tel.

Donc l'Etat en tant que symbole assimilé au pouvoir ?
L'ensemble en fait, cependant la confiance totale est revenue au lendemain du discours présidentiel.

Comment expliquez-vous que des gens qui ont cassé, détruit et incendié les symboles de l'Etat aient repris confiance après un discours ?
En fait, ceux qui sont descendus dans les rues pour casser n'ont rien à voir dans l'histoire. Ils ont été utilisés mais sont revenus à de meilleurs sentiments sitôt que le président a parlé et que les manifestants emprisonnés ont été libérés. Et lorsque le calme a été rétabli, les manipulateurs se sont camouflés pour ne pas être dévoilés.

Si je comprends bien, les gens ont été manipulés, poussés à l'émeute. Survient alors le discours du président. Ils sont apaisés et ne sont plus manipulables ?
C'est davantage le retour au calme qui a tenu en échec les manipulateurs. Aussi, ont-ils dû se rétracter et céder la place à une autre occasion. Ce n'est pas le discours qui les a convaincus, non. (Rires).

Vous souvenez-vous du lieu où vous vous trouviez le 5 octobre ?
Je me rendais à mon travail lorsque les événements ont éclaté.

Quelle a été la première information qui vous est parvenue à propos de ce qui se produisait dans la rue ?
J'étais à mon poste, je travaillais normalement.

Vous n'avez rien remarqué ?
Non, rien. J'ai regagné mon domicile pour je ne sais quelle raison. J'étais donc ressorti de la maison pour reprendre la voiture et là j'ai vu les voisins courir dans tous les sens. Je les entendais dire que tel ministère et tel édifice brûlaient.
J'ai eu du ressentiment devant ces actes de vandalisme et de destruction contre tout ce que le pays avait construit. C'était totalement incompréhensible pour moi. D'autant plus que ceux qui détruisaient n'étaient pas des gueux, comme on l'imagine. Les photos publiées plus tard dans la presse française montraient des gens dont la tenue vestimentaire dénotait d'un certain niveau.

Parmi les manifestants se trouvaient des jeunes de quartier...
Ils s'en prenaient davantage à la police. On se souvient du slogan qu'ils scandaient: « Lakhdar, c'est pas la peine, khellouna netkelffou bel zrag » ( le vert « ANP » ce n'est pas la peine, laissez-nous nous occuper des bleus « police » ). Les jeunes étaient peut-être malmenés par les policiers et ils leur en voulaient un peu pour cela. Mais l'époque n'était pas celle de la mal vie. Les jeunes des quartiers ont été entraînés...

Ce n'était pas non plus la belle vie ?
C'est sûr pour ce qui est de certaines questions. L'expression était muselée, les activités culturelles faisaient défaut, l'oisiveté régnait. Mais je ne pense pas que ces considérations aient pu pousser vers cet extrême. Nous n'avions jamais envisagé une situation pareille.
Lorsqu'il y eut l'arrêt du processus électoral, nous avions émis toutes les hypothèses, celle du vandalisme et même celle du terrorisme. Mais jamais nous n'aurions cru en arriver aux massacres d'enfants.

Quel a été le sentiment du citoyen que vous êtes devant la situation d'octobre 88 et devant votre mission de rétablir l'ordre ?
J'avais immédiatement réalisé, compte tenu de ce que j'avais vu, des difficultés de maîtrise qui auraient pu surgir. J'étais préoccupé par les aspects techniques de ma mission. Les unités opérationnelles ne se trouvaient pas à proximité de mon bureau et la formation des soldats ne prévoyait pas des missions de rétablissement de l'ordre.

Mais comment avez-vous appréhendé la situation en tant qu'être humain ?
C'était une situation effarante qu'il fallait à tout prix arrêter, c'est tout. Se posait alors la question du comment. Nous n'avons d'ailleurs jamais pensé en arriver aux armes.

Vous ne pensiez pas, dès le 5, utiliser les armes ?
Non, jamais! Absolument pas !

Jusqu'à quel moment avez-vous conservé cette conviction ?
Jusqu'au moment où nous avons constaté que les émeutes se poursuivaient, bien que nous ayons ceinturé les rues par les unités de l'armée. Les chars étaient pris d'assaut par des cocktails Molotov.

Les instructions étaient-elles précises dans ce genre de situation ?
L'idée d'utiliser les armes ne m'avait pas frôlé l'esprit. J'étais convaincu que la présence des unités dans les rues ramènerait le calme. Je n'avais jamais pensé devoir recourir aux armes. Lorsque l'irréparable s'est produit, des instructions très précises ont été données. Au début, les armes ont été utilisées pour tirer en l'air pour disperser la foule.

Des tirs de sommation ?
Oui. Cependant, les tirs de sommation dans le cadre du maintien de l'ordre sont réglementés. Mais les gens ne sont pas habitués...
Beaucoup de victimes des événements d'octobre ont d'ailleurs été fauchées par des balles perdues. On a aussi tiré par terre pour disperser la foule. Les noyaux et les enveloppes de balles, en ricochant, ont mortellement atteint des personnes.
Nous n'avons pas tiré pour tuer et les instructions n'ont jamais été données dans ce sens.

Pourtant, on a bien tiré sur la foule lors de la marche du 10 octobre. Ce n'étaient pas des tirs de sommation seulement ?
Là, c'est différent, ce n'est pas la même chose. Je vais vous raconter l'histoire du 10 octobre. On m'avait informé que cheikh Sahnoun, s'apprêtait à lancer un appel au calme à la mosquée de Belcourt parce que les islamistes avaient pris le dessus dans la rue.
J'ai dit non comme j'ai dit non au FLN pour une marche qu'il voulait faire. Je l'ai interdite, parce que l'état de siège l'interdit.

Quelles étaient les motivations du FLN? Dénoncer le comportement de la rue ou soutenir le fonctionnement des institutions de l'Etat ?
Non, son but était de dénoncer tout court. Des tendances au sein du FLN s'étaient prononcées pour la marche. Salah Goudjil m'avait contacté par téléphone. Mais je lui ai opposé le même refus car l'état de siège interdisait tout attroupement.
Je disais donc qu'on avait appelé cheikh Sahnoun pour qu'il lance un appel au calme. Je l'ai interdit par téléphone.

Qui a suggéré à Sahnoun de lancer cet appel ?
Je ne sais pas. Mais l information provenait d'une personne dont je ne citerai pas le nom car elle n'était que porte-parole. Elle m'avait transmis le renseignement par téléphone. Il était vérifié que la démarche de cheikh Sahnoun visait un appel au calme. Cela est vrai. Et le rassemblement des islamistes a eu lieu à Belcourt.
C'était un rassemblement immense.

Malgré vos instructions ?
Malgré mes instructions. Et les quatre cinquièmes des manifestants sont finalement rentrés chez eux. Ali Benhadj, seul avec ses éléments, a pris la décision de marcher. Il a marché de Belcourt à Bab El-Oued. Je l'ai suivi et photographié, étape par étape, à partir d'un hélicoptère. J'ai toutes les images. A chaque carrefour, à chaque passage où se trouvaient les troupes, j'ai donné instruction de ne pas tirer, de laisser passer.
Arrivés à Bab el-Oued, il y a eu provocation. Un des marcheurs a commencé à tirer, c'est un élément de Ali Benhadj qui a tiré le premier. Que pouvait-il se passer en pareille situation quand se trouvaient, sur la place de la DGSN, des éléments de la police, de la gendarmerie et de l'armée ?
C'était le cafouillage, on tirait dans tous les sens. Je considère donc que c'était une provocation.

Est-ce que celui qui a tiré a été arrêté ? L'arme utilisée a-t-elle été retrouvée ?
Non, absolument pas. Les recoupements ont permis d'identifier l'arme. C'était une MAT-49.

Mais l'élément en question n'a jamais été arrêté.
Jamais. Quant aux armes, les islamistes en possédaient. Ils avaient d'ailleurs attaqué des commissariats et déshabillé des policiers.

Vous parlez toujours de la période d'octobre ?
Octobre toujours, bien sûr. Des armes avaient disparu. Du temps de Bouiali, des armes avaient été volées à la police aussi lors de l'attaque de l'école de Soumâa. On n'a jamais connu le nombre exact des armes manquantes. Des gens disposaient d'armes. Des éléments de Takfir oua El hidjra en possédaient... des gens qui passaient dans les rues en voiture et qui ouvraient le feu sur les passants, d'où venaient-ils ? On ne l'a jamais su, jusqu'à présent, justement faute d'enquête qu'on avait d'ailleurs demandée.

Mais pourquoi n'y a-t-il pas eu d'enquête ?
... Pourquoi, parce que je considère que des éléments du pouvoir avaient participé, au début, pas à une insurrection, mais dans l'organisation du mouvement d'indiscipline, de marche et de grève dans le but d'influer sur les décisions du congrès. Mais cela a, par la suite, dégénéré pour être pris en charge par d'autres.

Revenons aux instructions précises sur l'usage des armes...
(Il passe en revue les documents) ... Je vais vous lire plutôt les instructions. Ce qui suit est une annexe de l'instruction sur l'usage des armes. Elle dispose que « I'état de siège est une situation grave où des mesures exceptionnelles sont prises pour sauvegarder soit les institutions soit une portion du territoire face à des troubles provoqués dans des circonstances d'indiscipline civile. Il permet l'usage de la force et des armes ainsi que l'arrestation des fauteurs de troubles par les militaires lorsqu'ils sont désignés pour rétablir l'ordre » comme c'est le cas. Voilà les consignes qui ont été données verbalement puis par écrit. Ces documents datent du 9 octobre, le temps de mettre en place la structure, de réfléchir et de mettre tout cela au propre. Je précise que les tirs ne devaient viser que les jambes, c'est à dire qu'on utilisait les armes pour disperser pas pour tuer...

Mais il y a eu des morts.
Bien sûr, on peut atteindre les gens plus haut lorsqu'on leur tire dans les jambes. Or, les militaires tiraient la plupart du temps par terre ou en l'air. C'était l'erreur. Mais ils n'ont pas tiré dans le tas.

Beucoup de personnes ont été atteintes alors qu'elles se trouvaient sur leurs balcons.
C'est le problème. Je vais vous expliquer. On avait par exemple pu extraire des balles sur des cadavres ou sur des blessés. On avait d'abord pensé, en les examinant, que c'étaient des balles de calibre 5, 56 tandis que le calibre de celles utilisées était de 7,62. On s'était alors demandé de quelles armes provenaient ces munitions extraites sur les morts et les blessés puisque nous n'avions pas utilisé des balles 5,56. Nous avons ordonné une enquête puis nous nous sommes aperçus qu'il s'agissait en fait des noyaux des balles 7,62. Les tirs au sol avaient fait ricocher les noyaux d'acier qui ont blessé ou tué. Dans d'autres cas, les gens ont été atteints par les enveloppes des balles. Elles ont causé de mauvaises blessures car elles sont de petite taille et sont composées de laiton, un alliage léger qui déchire et qui lacère en s'ouvrant.
Tous ces problèmes sont malheureusement arrivés. Un mort, c'est un problème de plus, c'est sûr. Mais face à une situation comme celle-là, que pouvait-on faire ? Laisser Alger se faire détruire et incendier, laisser le pays aller à la dérive '?
Les instructions que nous avons appliquées sont celles utilisées de par le monde. Une situation de ce type dicte l'état de siège et la désignation de responsables. Le commandement est confié aux militaires lesquels sont chargés de maintenir l'ordre. Maintenant, le maintien de l'ordre se fait bien sûr avec un minimum de casse. Mais l'ampleur des événements qui se sont étalés sur plusieurs journées, est à l'origine du nombre de morts.

Vous pensez que les pertes ont été réduites au minimum ?
Non, non... et oui. Nous avons réduit les dégâts. Cela démontre aussi que les militaires n'ont pas tiré dans le tas. Tirer dans le tas, vous vous rendez compte ? Cela aurait été 140 morts en quelques minutes. Le bilan des morts couvre plusieurs journées et plusieurs villes.
Mais un mort est un mort de trop, c'est sûr. On a tiré sur des personnes dans des cas très précis, après des tirs de sommation, pour protéger d'autres personnes dont la vie était menacée ou pour protéger des édifices. Encore que l'objet de l'usage des armes est de disperser la foule. Il existe une manière de tirer pour la disperser, selon la démarche que je vous ai expliquée: le chef désigne un militaire, une arme et un objectif précis.

Vous croyez que cela a été le cas ?
C'était le cas. Bien sûr, il y a eu des dépassements. Des militaires ont tiré, comme ça, parce qu'ils n'en avaient pas l'habitude, par peur. Il y a malheureusement eu de rares cas où les militaires ont réagi de la sorte. Heureusement, nous maintenions un contact permanent avec les responsables de chaque groupe et section pour leur communiquer les instructions. J'étais ainsi en contact radio avec le capitaine-parachutiste, responsable de la zone de Bab el-Oued. Lorsque les émeutes du 10 octobre ont éclaté, il y a eu un silence radio de cinq minutes et lorsque le capitaine a de nouveau parlé, j'avais compris, au son de sa voix, qu'il s'était passé quelque chose.

Une cellule de crise a-t-elle été installée dès les premiers jours ?
Au niveau du comité de la police et de la gendarmerie, sûrement. Ce type de problème doit en réalité être pris en charge par les différents services de sécurité et par la présidence. Ce n'était pas à l'armée de le faire. Ses missions sont autres.

Mais cette cellule a-t-elle été mise sur pied ?
Sûrement puisqu'ils avaient déjà eu à faire face à des troubles dès le 4 octobre.

Vous maintenez, dans l'ensemble de vos déclarations, qu'octobre 88 était le résultat d'un complot. Etait-ce alors un complot interne ou externe ou les deux à la fois. Et quelle est la part de l'un et de l'autre ?
Je le crois interne avant tout.

Et donc externe aussi ?
Je ne dirai pas cela... Les services, à travers le monde entier, essayent toujours de mettre leur grain de sel. Il est possible que des services spéciaux étrangers soient mêlés aux événements d'octobre 88. Mais le complot est avant tout interne. Il vient de chez nous. Maintenant, si vous donnez aux services étrangers la possibilité de s'ingérer, vous n'y pouvez rien.

Cette possibilité leur a-t-elle été offerte ?
S'ils l'ont obtenue c'est parce que nous n'avons pas su agir. Cela ne signifie pas qu'elle leur a été donnée. Ils ont dû savoir utiliser certaines filières. C'est possible.

Revenons à la thèse, que vous soutenez, du complot. A-t-il été, selon vous, préparé dans l'urgence ou a-t-il été fomenté avec la rigueur de l'artisan. Et dans ce dernier cas, sa préparation pourrait-elle remonter au début des années 80 ?
Peut-être les deux à la fois.

Comment expliquez-vous alors qu'il ait pris de telles proportions ?
Je ne parle pas de complot, je parle d'insurrection.

Vous parlez de complot pourtant dans votre article.
Oui... C'est-à-dire que le complot est une chose et les ingrédients en sont une autre. Je décris la situation à laquelle je faisais face. Je faisais face à une insurrection, mais l'insurrection a fomentée par un complot ourdi, peut-être, bien plus tôt.

Vous dites que le but en était la déstabilisation du congrès du FLN.
Exact. Le but initialement recherché était peut-être d'influer, dans un sens ou dans un autre, le congrès du FLN. Le mouvement a, par la suite, ciblé la déstabilisation des institutions.
La dérive a-t-elle permis la récupération du mouvement par d'autres ? C'est l'hypothèse la plus plausible. Je vais vous narrer, à ce propos, un événement. Je me trouvais dans la salle des opérations de l'état-major. Un officier quitte la salle et y revient tout de suite après. Il m'informe que le ministre de l'Habitat, Nourani, m'attendait dans le couloir. Je regarde les officiers présents dans la salle et décide de le recevoir. Il en aurait été hors de question sans ces témoins.
Après un court entretien de courtoisie, il me livre la raison de sa visite. Il me dit: « Si Khaled, j'ai reçu un coup de fil émanant de vous. Une voix péremptoire me disait au téléphone "Je suis le général Khaled, vous devez rejoindre immédiatement l'état-major de Ain Nâadja" ». J'ai souri et j'ai répondu: « M. Nourani, le seul ministre que nous ayons appelé ici, et pour une séance de travail de quinze minutes, est le ministre du Commerce ». Il fallait, en effet, s'occuper de tout durant les événements, alimenter Alger et faire venir les approvisionnements de partout. Le ministre du Commerce était heureusement compétent. Il avait saisi le topo en quinze minutes de réunion. Il a demandé qu'une section de la gendarmerie soit affectée à son ministère. Il s'est alors rendu à bureau, à Belcourt, et ne l'a plus quitté jusqu'à la fin des événements. Il avait fait en sorte qu'AIger soit approvisionnée durant toute cette période.
J'ai donc expliqué à Nourani les priorités de mon action: l'habitat ne me concernait pas et quand bien même, il pouvait attendre ! Ce n'était pas une urgence (rires). Il m'a souri, nous a salués et s'en est allé. Je l'ai suivi dans le couloir et lui ai lancé: « Est-ce que tu as compris ? ». Il m'a répondu «Oui ! ».
Nourani n'était pas le seul ministre à avoir reçu ce coup de fil. Mais les autres ne s'étaient déplacés soit parce qu'ils n'avaient pas reconnu ma voix soit parce qu'ils n'avaient pas pris l'ordre au sérieux.
Cet événement confirme, en tout état de cause, la thèse du complot. Elle s'était produite alors que le calme était déjà rétabli. Cela prouve que l'entreprise de déstabilisation ayant échoué, elle tendait d'aboutir par un autre moyen. En l'occurrence, on essayait de faire croire à certains que le général Khaled préparait un coup d'Etat en poussant la manœuvre jusqu'à m'envoyer quelqu'un de monbled, originaire des Aurès.

Quels étaient, à votre avis, les raisons et les objectifs de ce complot ?
Je l'ai dit précédemment. L'objectif initial et limité était d'influer sur le déroulement du congrès du FLN. Le second objectif était de créer une situation d'insurrection pour renverser le pouvoir.

Vous présentez le congrès du FLN comme étant l'enjeu. Quelle était donc la nature de cet enjeu qui nécessitait pas moins que la déstabilisation d'un Etat?
Je l'ai dit au départ. L'enjeu était les quelques réformes que Chadli comptait entamer, la restructuration de l'armée et que sais-je? A travers l'insurrection c'était le pouvoir à prendre.

N'y avait-il pas d'autres raisons au conflit, autres que celles qui avaient opposé Chadli au FLN ?
Evidemment, évidemment... Peut-être pour influer sur certaines directions qu'allait prendre le comité central. Le FLN était traversé par plusieurs courants. Le but était donc d'imposer un courant au détriment d'un autre.

En d'autres termes, les instigateurs du complot sont ceux qui étaient, à l'intérieur du parti, réfractaires à toute réforme, à tout changement.
Mais les pagsistes n'étaient pas les seuls réfractaires aux réformes.

Je ne faisais pas allusion aux « pagsistes » !
Mais les pagsistes étaient au FLN et on pourrait comprendre que c'est d'eux que vous parlez. Ils étaient à l'intérieur du parti. Ils s'étaient prononcés, lors d'un comité central, contre la vente des terres agricoles. Il est vrai qu'ils soutenaient que la terre était la propriété du peuple et qu'il n'était pas question de la vendre.

Selon vous, à quelle logique répondait l'arrestation, dès le 4 octobre déjà, de militants du PAGS ?
Je pense que c'est lié au mouvement de grève. Le PAGS avait tenté, bien avant les événements du 5 octobre, de créer une situation d'insécurité sociale à travers l'organisation de grèves. Je ne crois cependant pas que sont but ait été l'embrasement social. Il faut se souvenir d'ailleurs qu'il avait fait une déclaration le 5 octobre pour rappeler que les grèves qu'il avait initiés avaient été stoppées le 3 octobre. S'il y a eu des arrestations dans les rangs du PAGS, c'est que les gens se sont trompés dans leurs analyses puisque l'insurrection n'est réellement apparue qu'à partir du 5 octobre.

Le communiqué du PAGS vous amène donc à conclure que ceux qui ont pris la responsabilité d'arrêter les militants du PAGS se sont trompés?
Oui, ils se sont trompés en partie.

Existe-t-il un lien entre ces arrestations et les enjeux du congrès du FLN ?
Je ne le pense pas. On les a arrêtés parce que des troubles avaient été fomentés. Ils savaient que le PAGS avait organisé des grèves. Ils ont donc amalgamé les faits. Ils ont conclu que ce parti en était responsable et ont arrêté ses militants.
Mais les grèves du PAGS étaient aussi une tentative d'influer sur le congrès du FLN, c'est connu.

Peut-on aujourd'hui parler de torture ?
Des sévices et brutalités peut-être ?

La torture ( ou les sévices comme vous dites ), parce qu'elle a été pratiquée durant les événements d'octobre, était-elle un dérapage dû aux circonstances de l'urgence ou était-ce le pourrissement de structures de répression déjà existantes aussi ?
Non, les sévices n'ont eu lieu que dans un seul endroit. Ils n'ont pas été systématiques.

Un seul ?
A ma connaissance.

Des témoignages vérifiés et précis évoquent d'autres lieux .
Peut-être. Des médecins devaient organiser, à l'hôpital Mustapha, une réunion pour dénoncer la « torture » et présenter des personnes qui en avaient été victimes. J'en avais été mis au courant, la veille, par un ami militaire lui-même informé par un médecin.
Ma première réaction a été de faire parvenir à ce médecin un message par le biais de mon ami. Je lui faisais remarquer que les militaires postés à Alger avaient été appelés de régions éloignées. Comment auraient-ils pu, de ce fait, entreprendre des investigations et pourquoi auraient-ils arrêté des gens qu'ils ne connaissaient pas pour les « torturer » ? Je l'ai donc averti de ne pas mettre en cause les militaires car ils n'ont pas l'habitude de ce genre de procédés.
Ce qui m'inquiétait, en revanche, c'étaient les témoignages selon lesquels les responsables des sévices revêtaient des uniformes de parachutistes dans un centre à Alger, abritant alors des services techniques. Celui-ci ne dépendait pas de l'armée. Il était rattaché à la présidence.
Or, j'avais affecté dans cette zone un bataillon de parachutistes pour qu'ils aient comme base arrière ce centre. En outre, on y avait entreposé des stocks de denrées alimentaires, d'équipement et d'habillement, dont des uniformes de parachutistes. Des gens avaient pris ces uniformes et les avaient revêtus. C'étaient de faux parachutistes.

Etaient-ce des civils ?
Non, pourquoi des civils brutaliseraient-ils d'autres civils ? La question n'est pas là. Il s'est avéré qu'un wali avait revêtu un uniforme de parachutiste. C'était le wali de Tipaza, le beau-frère de Chadli. Il était présent en tenue de para, lui seulement en tant que civil.

Quant aux auteurs des sévices et des brutalités ils dépendaient, pour emploi, de la présidence.

L'accusation est grave. Avez-vous des noms précis, parce que là vous désignez carrément la présidence, ce qui n'est pas rien ?
Je vois que vous revenez toujours à ce problème. En tous les cas je suis persuadé que le président Chadli ne le savait pas, ni même son entourage immédiat. Il s'agissait de personnages zélés croyant qu'en agissant ainsi ils le faisaient dans l'intérêt du régime. Quant aux noms que vous me demandez, sachez que si cela s'avérait nécessaire pour les intérêts suprêmes du pays, je n'hésiterais à aucun moment à les dénoncer haut et fort.
Il faut rappeler qu'à l'époque, et tout de suite après les événements, un général a été remercié par Chadli. Les journaux en avaient fait l'écho. Je tiens à préciser que ce général n'était en rien impliqué dans cette affaire. Le but de son licenciement était de lui faire endosser la responsabilité. D'ailleurs, ce général a été remercié en même temps que Cherif Messaâdia.
Ce qui est sûr maintenant, c'est que des sévices ont été pratiqués. Ce contre quoi on s'est élevé
et ce pourquoi j'ai dépêché sur les lieux le directeur des parachutistes pour enquêter sur les responsables de ces actes, vêtus de tenues para. Il m'a remis ses conclusions le lendemain matin. Certains avaient utilisé les uniformes de parachutistes au moment où les militaires se trouvaient à l'extérieur. Des brutalités avaient malheureusement été commises mais dans un seul centre, un seul endroit bien déterminé. Elles n'ont pas été systématiques. Le but était de soutirer des informations.

La torture a tout de même été pratiquée dans plusieurs commissariats de police ?
Dans les commissariats, je n'en savais rien.

On parle aussi des sous-sol de la DGSN, comme un autre lieu de torture.
Honnêtement, je n'en savais rien. En revanche ce que je sais c'est que plusieurs brigades de gendarmerie et de police furent incendiées et des policiers déshabillés devant tout le monde et certains ayant même subi des sévices par des manifestants.
Pour se faire une idée de l'importance des événements que nous avons vécus, je vous soumets deux situations de synthèses de quelques journées à titre d'exemple.

Sur un autre volet, comment expliquez-vous l'irruption, totalement inattendue, des islamistes dans le cours des événements ?
Ils ont tenté de récupérer le mouvement.

Mais était-ce une étape du complot ou une opportunité que les islamistes ont saisie pour récupérer le mécontentement ?
Je pense que c'était pour eux une opportunité.

Vous ne pensez pas que cela faisait partie du plan du complot ?
C'est possible, mais je ne dispose d'aucune preuve. Mais je considère que les islamistes ont récupéré le mouvement puisqu'ils ont réagi deux ou trois jours plus tard.
Le courant islamiste existait cependant bien avant le 5 octobre. Lorsqu'on a introduit une touche d'islamisme dans le FLN en l'ouvrant aux bâathistes et aux islamistes.
En fait, les islamistes étaient là bien avant. Ils attendaient leur heure et octobre 88 a constitué, pour eux, l'opportunité de récupérer le mouvement à leur compte.

Ali Benhadj avait été reçu au siège de la DGSN. Le saviez-vous ?
Non.

Qui était pour vous Ali Benhadj à cette époque ?
Un inconnu. Il m'était totalement inconnu.

C'est en octobre 88 que vous avez entendu parler de lui ?
De lui et de Abassi Madani.

Abassi Madani était pourtant une figure connue, fiché par les services de police dès le début des années 80...
Il était aussi membre de l'APW d'Alger, mais je ne le connaissais pas.

Vous n'aviez même pas entendu parler de ces deux personnes durant l'affaire de Bouiali dans laquelle ils étaient impliqués ?
Je connaissais l'affaire Bouiali, mais je ne connaissais alors ni Ali Benhadj ni Abassi Madani. Ils n'étaient pas militairement impliqués dans l'affaire.

Quel rôle a finalement joué la marche des islamistes du 10 octobre dans le déroulement des événements et dans leur évolution ?
J'ai déjà expliqué l'impact de la marche sur le déroulement des événements. Les coups de feu qui avaient été tirés ont influé sur le cours des événements. Ils étaient inattendus et ont permis, en même temps, de mettre en sourdine les manifestations. Le jeu s'est calmé peu à peu.

Quel lien établissez-vous entre octobre 88 et l'émergence du terrorisme quelques années plus tard ?
Un lien... Le terrorisme a commencé avec l'affaire de Guemmar.

On peut même remonter un peu plus loin, jusqu'à l'affaire de Bouiali.
L'affaire de Bouiali était limitée, mais vous avez peut-être raison. C'est une page de l'histoire l'islamisme.
Bouiali était un ancien moudjahid, il était conseiller dans une mairie. Pourquoi a-t-il basculé dans l'insurrection armée ? Je pense que c'est lié à des questions personnelles. Ses compagnons en revanche, Chebouti et Meliani, entre autres, étaient des adeptes convaincus de la violence. Ceux-là avaient été jugés et condamnés à mort pour avoir causé la mort d'autres personnes et pour avoir engagé une tentative de mouvement armé. Le président les a, par la suite, libérés.

A quelle fin répondaient la grâce présidentielle et la libération des compagnons de Bouiali ?
Je ne sais pas. Je pense que cela s'explique par la faiblesse du pouvoir. Il avait entrepris ce geste pour calmer le jeu ou par connivence. En tous les cas, les islamistes ont été les premiers à s'engager dans le terrorisme après l'arrêt du processus électoral.

Mais faites-vous le lien entre octobre et le terrorisme dans les années 90 ?
Je pense que la violence est imbriquée dans l'islamisme. Les islamistes s'étaient préparés bien avant. Je me souviens de la manière dont l'islamisme se manifestait déjà en 1982-83. J'étais en poste à Constantine et, me mettant à mon balcon le matin de l'Aid El-Adha, j'ai vu une foule venue de partout et habillée en uniforme blanc. Elle scandait des « Allah akbar » à vous donner la chair de poule et se dirigeait vers une même mosquée. L'islamisme existait déjà. C'est le laxisme de l'Etat qui a engendré tout cela. Pour moi, le terrorisme est une conséquence de l'islamisme. Seulement, l'islamisme était traversé de plusieurs courants: El-hidjra oua Ettakfir, El-djaz'ara, Essalafia, etc
Je savais donc ce que je disais en déclarant que l'attaque de Guemmar était l'œuvre indirecte du FIS. Abassi Madani n'avait pas directement ordonné cette opération. Néanmoins, des éléments croyaient fermement parvenir au pouvoir par le terrorisme. Ils sont passés à l'action sans ordres.
De toute manière, je ne le situe pas uniquement à partir de l'attaque de Guemmar. Les mouvements de rue du FIS et ses démonstrations de force ne sont-ils pas une sorte de terrorisme ? Les multiples marches sur la présidence et sur le ministère de la Défense, les démonstrations de force tous les vendredis, le défilé des afghans en commandos, le verbe, sont une forme de terrorisme.
Les islamistes étaient préparés depuis longtemps. On savait qu'ils avaient organisé des camps à Ziama et à Collo et qu'ils y pratiquaient l'instruction et les entraînements militaires durant l'été. Nous avions découvert des documents instruisant sur le comportement à adopter en cas d'arrestation par des agents de sécurité. Tout cela existait. Le laxisme a simplement et malheureusement conduit à la situation que l'on sait.

Beaucoup vous reprochent le fait d'avoir reçu Ali Benhadj.
Je l' ai dit, Je l' ai écrit. Je n'ai pas reçu Ali Benhadj, j'ai reçu tout l'état-major du FIS.

On vous reproche surtout d'avoir reçu Ali Benhadj alors ...
... qu'il était en tenue militaire. Vous auriez voulu qu'il soit en tenue militaire et moi aussi ? (rire). Ç'aurait été grave; aller discuter avec lui, moi en tenue de général et lui en treillis (rire). Ç'aurait été plus grave. Je vais vous dire comment les choses se sont passées. D'ailleurs, à propos de cette affaire, le passage relatif à ce point, paru dans mon témoignage d'E/ Watan, était une réponse au docteur Sadi. J'ai lu son livre et j'ai répondu à tous les chapitres me concernant, entre autres, à celui lié à la réunion avec les éléments du FIS.
Les éléments du FIS avaient décidé de marcher sur le ministère de la Défense. Une telle entreprise n'était pas fortuite. On a voulu les faire marcher sur la Défense. On les y a poussés.

Qui les a poussés ?
Mohammedi probablement. C'est lui. Il est naturel qu'un ministre de l'lntérieur ne peut agir sans l'aval de son chef de gouvernement (souvenez-vous de la fameuse conférence de presse stigmatisant les bruits de bottes ). Et tout cela à la veille du limogeage du gouvernement, alors que la ville était livrée à la désobéissance civile totale.
L'affaire est claire. Les islamistes tenaient la rue, et Hamrouche, lui, préparait les hamrouchiens. Le compromis consistait donc à autoriser toutes leurs marches et à les laisser opérer des démonstrations de force tous les vendredis. Un gouvernement digne de ce nom aurait arrêté les frais. Or, absolument rien n'a été fait. Et Mohammedi était ministre de l'lntérieur. Je n'ai pas de précision, mais il est certain qu'il avait autorisé la marche.
Je n'étais d'ailleurs pas au courant de ce que le FIS projetait. Je ne l'ai appris que la veille de la marche car l'annonce en avait été faite dans les mosquées.
Au matin du jour J, des hommes de Ali Benhadj s'étaient rassemblés aux alentours de la Défense, à proximité de la station d'essence et de l'hôtel El-Aurassi. Ils se tenaient éloignés.
Ali Djeddi m'appelle alors au téléphone. Il me fait part de son souhait de voir se réaliser une fusion entre le peuple et l'armée et m'explique que cette marche était entreprise en signe de solidarité avec l'lrak. J'ai répondu: « M. Djeddi, vous auriez été le peuple, j'aurais dit oui; or, vous n'êtes pas le peuple, vous êtes un parti. Je vous dis que marcher sur le ministère est interdit, que le ministère est une caserne ».Il a argumenté que c'était plutôt un centre de commandement. Je lui ai précisé qu'il est également entouré de casernes et d'unités de combats. Il a poursuivi en disant que les instructions pour la marche avaient déjà été communiquées et que les hommes attendaient. Je l'ai alors prévenu: « Essayez de marcher sur le ministère. Vous endosserez une grave responsabilité ». Il a raccroché sur ces entrefaites. Mais il rappelle une seconde fois et insiste sur le fait que les ordres pour la marche avaient été donnés. Je lui ai alors déclaré que le seul habilité à faire de la politique au ministère de la Défense est le ministre de la Défense et que j'étais en l'occurrence le ministre de la Défense. Je lui ai accordé une entrevue mais au Palais du gouvernement.
Je n'ai accepté de recevoir l'état-major du FIS que parce que la marche avait été initiée en solidarité avec l'Irak et que les discussions devaient porter sur l'ouverture des camps pour l'organisation de la solidarité avec l'Irak. A la rigueur, I'lrak nous concernait tous et on pouvait calmer le jeu par une entrevue sur le sujet. Et je me suis rendu au Palais du gouvernement en tenue civile. Heureusement, d'ailleurs, car j'ignorais tout de la tenue dans laquelle Ali Benhadj allait se présenter. Il a été malin, il n'a revêtu son treillis qu'au début de la marche.
Je me trouvais donc au lieu de la rencontre quand j'ai pris connaissance de ce renseignement. Que fallait-il faire ? Selon la loi, il aurait fallu l'arrêter. Mais en agissant ainsi, j'ai évité les conséquences que cela aurait pu engendrer.
J'ai donc laissé faire surtout que l'objet de la rencontre devait être l'Irak.
Toujours est-il que les islamistes ont marché jusqu'au Palais du gouvernement. Mais Ali Benhadj a poussé ses troupes plus loin.
Constatant la progression du convoi vers le ministère de la Défense, nous avons placé un barrage infranchissable au niveau de l'hôtel El-Aurassi.
Et pour faire faire demi-tour à ses troupes avant d'atteindre le barrage, Abassi Madani, malin qu'il est, invoque l'heure de la prière et oriente les marcheurs vers l'est, c'est-à-dire face au Palais du gouvernement, à l'opposé de la Défense.
J'ai donc reçu l'état-major du FIS en présence du ministre de l'lntérieur. J'ai tenu à ce qu'il soit à mes côtés, je ne pouvais pas le recevoir seul. Je pénètre dans la salle où les représentants du FIS patientaient et, sur le ton de la plaisanterie, je lance la première réflexion à l'adresse de Ali Benhadj: « Que signifie cela ? », lui ai-je demandé. Tous se sont mis à rire et lui a baissé la tête.
Puis, on a discuté. Le premier point soulevé était relatif à la création des camps. Je savais qu'ils auraient été destinés à la formation des propres éléments du FIS. C'était clair. Mais il ne fallait pas refuser de manière directe. Il fallait expliquer qu'il n'y avait pas de craintes à concevoir, que le conflit se localisait en un point éloigné et que l'Algérie disposait de deux millions de personnes déjà formées et mobilisables à tout moment et qu'il était inutile de s'employer à en former davantage. Sans prononcer un non catégorique, je leur ai assuré qu'une réponse leur parviendrait dans deux à trois jours.
Mohammedi se penche alors vers moi et me murmure à l'oreille: « Donne-leur donc quelques camps ». Des propos graves émanant d'un ministre de l'lntérieur. Et cela m'a convaincu qu'il avait autorisé la marche du FIS sur la Défense.
Lorsque la réunion s'est achevée, j'ai pris Ali Benhadj en aparté et lui ai rappelé la loi. Je lui ai expliqué les raisons de ma souplesse et l'ai averti qu'il tomberait, la fois suivante, sous le coup de la loi. Voilà. Pourquoi donc vouloir faire je ne sais quoi de cette affaire de général qui reçoit en tenue civile, un Ali Benhadj en treillis? J'ai agi sagement, qui plus est avec un parti reconnu et dont la marche avait été autorisée.
Bref. J'ai interdit la marche sur le ministère de la Défense mais je leur ai concédé un contact, une discussion pour leur dire: « Vous n'aurez pas de camps »
D'ailleurs, trois jours plus tard, j'ai répondu officiellement par le biais d'un journal qu'ils n'auront pas de camps. Le but était celui-là. Il fallait y parvenir parce que le véritable enjeu était les camps.

Revenons à octobre. Vous dites « complot ». Le complot a-t-il finalement réussi ou échoué ?
Il a échoué.

Et vous ne croyez pas qu'il n'était que la première étape d'un complot plus large ?
Peut-être, du fait de la déliquescence du pouvoir.

10 ans après, y a-t-il des choix que vous regrettez ?
(Long .silence)... Je ne pense pas, non. Je ne pense pas. En ce qui concerne l'affaire de 88, j'étais à la tête du commandement militaire, j'ai essayé d'assumer mes responsabilités avec le maximum de sincérité et de scrupules. J'ai essayé de minimiser au maximum les incidents. Malheureusement il y a eu ce qu'il y a eu et ma pensée première va directement à l'endroit de ces victimes innocentes.
Concernant l'arrêt du processus électoral, je ne le regrette pas. J'ai pris mes responsabilités. Le président Chadli ayant démissionné, il fallait à tout prix éviter le chaos.
Ce que je regrette en fait, c'est cette forme de terrorisme abject et sauvage que nous n'avons pas prévu, car nous n'avons jamais pensé que les Algériens agiraient de la sorte.
Maintenant je dis que le terrorisme aurait pu s'arrêter au bout de deux à trois ans. La prise de position de certaines personnalités, qu'elles soient politiques, intellectuelles ou de culte, comme d'ailleurs certains journaux (et pourquoi pas le dire) firent le dos rond au meilleur des cas. Au pire, ils se sont carrément prononcés en faveur des islamistes.
Ajouter à cela la prise de position de certaines grosses cylindrées politiques qui se sont carrément prononcées pour. Rappelez-vous certains articles signés « Serdouk » et autres...
Mettons-nous à la place des hésitants et des opportunistes, ils ont rejoint en masse les rangs des terroristes. Une bonne partie de la population demeurant dans l'expectative, facilitait par cela l'action terroriste. C'est ainsi que les islamistes évoluèrent comme des poissons dans l'eau.

Dix ans après, quel bilan dressez-vous d'octobre ?
(Long silence)... Que certains seraient, peut-être, revenus. (Rires)

Vous dites que vous vous deviez ces explications.
Je devais des explications aux familles des victimes, à l'histoire aussi et à la mémoire des morts... Ils sont morts, mais je ne pense pas que ce soit leur faute. Ils ont été pris dans un engrenage.
Mais dans tout cela vous ne m'avez pas parlé de démocratie, laissez-moi en dire un mot...

Je vous en prie.
Ce qu'il faut savoir c'est que pendant les événements d'octobre aucun acteur de la démocratie n'a été vu ou entendu. Aucun slogan ne fut prononcé, si ce n'est le show organisé par M. Ali Yahia Abdenour avec le concours d'lsabelle Adjani, la roulant ainsi dans la farine.
Si la démocratie est aujourd'hui encore embryonnaire c'est parce qu'elle s'est construite sur un ensemble d'événements aussi tragiques les uns que les autres...

 

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