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L’Algérie confrontée à la "sale guerre"

LE MONDE | 08.02.01 | 10h46

Dans un ouvrage paru jeudi 8 février, un officier algérien dénonce les exactions menées par l’armée pour venir à bout des islamistes. Habib Souaïdia affirme que des militaires déguisés en terroristes ont massacré des civils et que de simples suspects ont été exécutés par des soldats.

Quelques jours après que Le Monde eut publié le témoignage de Habib Souaïdia (Le Monde du 3 juin 2000) sur ce qu’avait été sa vie d’officier parachutiste dans les forces spéciales de l’armée nationale populaire (ANP), les membres de sa famille restés en Algérie ont reçu la visite des services de renseignement. Elle ne fut pas des plus courtoises, semble-t-il. On imagine quelle va être leur réaction maintenant que l’ancien parachutiste, réfugié en France, est passé à une autre échelle pour raconter "sa" guerre d’Algérie entre 1992 et 1995.

La Sale Guerre n’est pas un livre de plus sur un conflit qui, né au début des années 1990 après la mise hors la loi des islamistes, semble défier la rationalité à deux heures d’avion de la France. L’ouvrage, en dépit de quelques erreurs et approximations, est un réquisitoire implacable contre le pouvoir militaire, accusé d’employer les mêmes méthodes que ses adversaires "barbus". En Algérie, démontre l’auteur, ce sont deux barbaries qui s’affrontent. Aucune n’est plus défendable que l’autre.

"NOTIFICATIONS DE CRIMES"

Jamais jusqu’ici un officier n’avait raconté cette guerre au quotidien, vécue en compagnie d’hommes de troupe sans conviction politique ferme. Et jamais les chefs de l’armée n’avaient été mis en cause nommément, exemples à l’appui, pour leur comportement. Nul doute que les associations de défense des droits de l’homme, qui s’efforcent de lutter contre l’impunité des tortionnaires, trouveront dans le livre matière à nourrir leurs dossiers. Comme l’écrit dans la préface le juge italien Ferdinando Imposimato, célèbre pour ses enquêtes sur la mafia et le terrorisme, il apporte "un ensemble précieux de “notifications de crimes” avec des indications précises de noms, de lieux et de dates qui peuvent servir de base à des actions pénales des victimes ou de leurs familles, y compris devant des tribunaux de pays européens".

Issu d’une famille modeste, Habib Souaïdia s’est engagé en 1989 dans l’armée pour "servir (son) pays". Académie interarmes de Cherchell, Ecole d’application des troupes spéciales (EATS) de Biskra… La formation du jeune officier n’ira pas à son terme. En 1992, l’Algérie est à la dérive et l’armée a besoin d’hommes. Les islamistes multiplient les coups de main. Le président Boudiaf est assassiné par un officier chargé de le protéger. A l’aéroport d’Alger l’explosion d’une bombe tue neuf personnes et fait des dizaines de blessés. Une prise du pouvoir violente par les "barbus" n’est plus un cas d’école.

"UN CYCLE INFERNAL"

C’est alors que dans l’urgence commence à s’organiser cette lutte antiterroriste qui va happer Habib Souaïdia et broyer sa vie. "J’ai vu des collègues brûler vif un enfant de quinze ans. J’ai vu des soldats se déguiser en terroristes et massacrer des civils. J’ai vu des colonels assassiner, de sang-froid, de simples suspects. J’ai vu des officiers torturer, à mort, des islamistes. J’ai vu trop de choses", écrit-il.

La "sale guerre", le sous-lieutenant Souaïdia va la découvrir au printemps 1993 dans l’Algérois où il a été muté. Une nuit, à la tête d’une section, il récupère une vingtaine d’officiers et de sous-officiers – dont certains habillés en civil – qu’il avait conduits une heure plus tôt à proximité d’un village réputé pro-islamiste. De retour à la caserne, un officier du groupe que connaissait Habib Souaïdia lui fait signe avec son poignard taché de sang en le faisant passer sur son cou. Souaïdia a compris. Le surlendemain, les journaux annoncent qu’une attaque terroriste a fait une douzaine de morts dans ce village. "Je venais de participer à un massacre. C’était la première fois que je me sentais complice d’un crime", conclut-il. Ce ne sera pas la dernière.

Le jeune officier – il n’a pas trente ans – raconte comment, au printemps 1994, muté à Lakhdaria, une terre islamiste à moins d’une centaine de kilomètres d’Alger, il accompagne un commando d’officiers des services de lutte antiterroriste, déguisés en "barbus", qui sont venus kidnapper en toute illégalité une demi-douzaine de personnes soupçonnées de sympathies islamistes. Toutes seront assassinées. "Des gens qu’on arrête, qu’on torture, qu’on tue et dont on brûle les cadavres. Un cycle infernal : depuis mon arrivée (…), j’avais vu au moins une centaine de personnes liquidées", écrit l’auteur.

Des épisodes aussi dramatiques et dérangeants, le livre en fourmille jusqu’à la nausée. Certains renvoient de façon caricaturale à une autre guerre : celle menée par l’armée française en Algérie dans les années 1950. Le vocabulaire a changé, pas le comportement. Les "terroristes" ont remplacé les "fellaghas". On n’évoque plus la "corvée de bois" pour dire qu’un prisonnier doit être liquidé, mais on parle de "descendre à l’oued". Les instruments et les méthodes de torture aussi n’ont pas changé d’un conflit à l’autre.

Impossible de suspecter Habib Souaïdia de sympathies islamistes : c’est sans l’ombre d’un regret qu’il raconte avoir fait le coup de feu contre les "barbus" et en avoir expédié plusieurs dans l’autre monde. A aucun moment d’ailleurs, il n’envisage d’imiter nombre de ses collègues et de rejoindre le camp adverse.

C’est aussi l’un des mérites du livre d’évoquer de l’intérieur l’armée algérienne. Son armement n’est pas des plus modernes. D’origine roumaine, les automitrailleuses des unités d’infanterie et de gendarmerie ont une durée de vie de moins de six mois ; quant aux kalachnikovs (les "klach") "made in Algeria", elles ne sont que la pâle copie des célèbres "klach" : passée une demi-heure d’utilisation, la mauvaise qualité de leur alliage fait que leur portée est divisée par deux.

Le moral dans les casernes n’est pas meilleur que le matériel. Près de 80 % des soldats et des sous-officiers se droguent, selon Habib Souaïdia qui conclut : "Souvent, les militaires effectuaient des opérations en étant drogués." C’est aussi ce que l’on disait des "terroristes".

Jean-Pierre Tuquoi

La Sale Guerre, de Habib Souaïdia, préfacée par Ferdinando Imposimato, éditions La Découverte, 95 F (14,48 euros), 203 pages.

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