Fondamentalisme et libertés littéraires dans le monde arabe

Les procès littéraires ont jalonné l’histoire arabe depuis le début du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Plusieurs écrivains, poètes et penseurs étaient victimes de ces procès. Avec les révolutions populaires qui embrasent plusieurs pays arabes depuis le début de l’année 2011, revenir à certains de ces procès me semble important pour comprendre les difficultés et les obstacles que la culture arabe a affrontés durant les cent dernières années.

Au cours du XXe siècle, la littérature arabe, née après le choc de l’expédition de Napoléon en Egypte (1798-1799), se développe dans la fièvre de la lutte contre toutes les formes de censure religieuse et politique. Les intellectuels qui avaient fréquenté les universités européennes, surtout françaises, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, appelèrent dès leur retour dans leur pays d’origine à une «renaissance culturelle, spirituelle  et politique». C’était l’Egyptien Rifaat Attahtawi (1801-1873) qui exprima le mieux les nouvelles idées des intellectuels réformistes. Dès la parution de son fameux livre Voyage à Paris où il faisait l’éloge de la liberte de presse, des théâtres qui «osent critiquer même le roi», de la vie parlementaire, du progrès scientifique et industriel, comme de la justice sociale, il fut sévèrement  attaqué par les conservateurs de l’université «Al Azhar».
Par eux, il fut traité de «valet docile de l’Occident mécréant». Au début du XXe siècle, le mouvement réformiste ou «la renaissance arabe» prit de l’ampleur et trouva un large écho, surtout parmi les élites citadines. A Beyrouth, au Caire, à Damas, à Tunis parurent plusieurs journaux et revues dirigés par des réformateurs qui n’hésitaient pas à fustiger les Orientaux d’être «paresseux et irresponsables», à critiquer l’absolutisme qui régnait dans le monde arabo-musulman et à s’en prendre aux «ulémas» traditionalistes récalcitrants devant l’effort pour moderniser les sociétés et assouplir les règles religieuses.

L’apport de Taha Husseïn

C’était vers la fin de la première guerre mondiale que la littérature arabe moderne proprement dite est réellement née. Elle se concrétisa surtout dans les écrits de celui qui fut appelé plus tard «Le doyen des lettres arabes», l’Egyptien Taha Hussein.
Fils d’une famille paysanne de la Haute Egypte, Taha Hussein (1889-1973) perdit la vue à l’âge de 2 ans. Dans le premier tome de son admirable autobiographie intitulé Le livre des jours, il décrit ces rudes années de «tâtonnement» dans la campagne, adoucies de temps à autre par les beaux rythmes du Coran et des chansons religieuses. Etudiant à «Al Azhar», il s’insurgea contre les «ulémas» et critiqua sévèrement les programmes imposés aux étudiants. Alors que les blessures de la première guerre ne s’étaient pas encore cicatrisées, le jeune Taha Hussein partit à Paris pour étudier à la Sorbonne. Il revint en Egypte en 1924 ébloui et fasciné par la culture occidentale. Influencé par la philosophie des lumières, Taha Hussein écrivit un livre intitulé La poésie pré-islamique. Ce livre souleva un tollé à «Al-Azhar». Certains cheikhs avancèrent même que ce livre «doutait du Coran», et «portait atteinte au Prophète».
C’était en 1926. Taha Hussein a dû comparaître devant la justice mais il fut innocenté par le président du tribunal qui qualifia l’accusé de «chercheur intelligent et courageux».
Le deuxième livre de Taha Hussein qui déchaîna la colère des intégristes fut L’avenir de la culture en Egypte. A travers ce petit livre, l’auteur avait voulu remettre en question la thèse chère à tous les conservateurs et les traditionalistes selon laquelle l’Islam est la source principale de la culture égyptienne. Preuves à l’appui, Taha Hussein avait démontré d’une manière claivoyante et perspicace que l’impact des autres sources, celles des cultures pharaonique, grecque, romaine, byzantine et européenne moderne ne manquaient ni de valeur, ni d’importance. Malgré les attaques intégristes, Taha Hussein, déjà fort de sa célébrité et de son prestige, put affronter la nouvelle tempête.
Un autre contemporain de Taha Hussein, le juriste Ali Abdul Razak, comparut lui aussi devant les tribunaux après avoir publié un ouvrage où il avait appelé à la nécessité d’une séparation rigoureuse entre la religion et la politique. Malgré ce procès, le mouvement réformiste triompha et les fondamentalistes se trouvèrent de nouveau sur la défensive.
Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, le mouvement moderniste et réformiste connut un second élan. A Beyrouth, capitale prestigieuse de la culture arabe, se réunirent quelques poètes libanais, syriens et irakiens qui fondèrent une revue poétique  «sh’ir» (poésie). Pendant une dizaine d’années, cette revue fut le porte-parole de toutes les voix libres et de toutes les tendances modernistes et avant-gardistes dans le monde arabe.

Prospérité et coup d’arrêt

C’était en cette période (1950-1967) où la majorité des pays arabes avaient accédé à l’indépendance que la culture arabe connut une grande prospérité, surtout dans le domaine de la poésie et du roman. Les poètes de la revue Shi’ir traduisaient eux-mêmes Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Lorca, Breton, T.S. Eliot, Auden, Hölderlin, Rilke et beaucoup d’autres. Dans leurs textes, ils osaient «tordre le coup» à la versification arabe classique,  reflétant ainsi le souffle de la liberté qui parcourait le monde arabe, reveillé de sa léthargie millénaire. Dans l’un de ses célèbres poèmes, le poète irakien Badr Shaker Assayab, mort de tuberculose en 1964, rêvait de cette pluie torrentielle qui amènera le printemps tant attendu  et enterrera le long hiver pour toujours. Dès ses premiers poèmes, Adonis s’imposa comme le poète moderne par excellence et put comme le dit le poète français André Velter «aller au cœur du chant, dilapidant les héritages, effaçant les frontières, écoutant le soleil, caressant l’ombre, accueillant la lumière des nuits et s’arrêtant pour renaître au bout d’une source de sang». En cette période prospère, Naguib Mahfouz avait publié sa trilogie qui fut saluée par Taha Husseïn. Leila Baâlabakki, romancière libanaise, avait publié un roman érotique, Je vis, qui fut considéré par certains critiques arabes comme plus audacieux que Bonjour tristesse de Françoise Sagan. Pendant un moment, les intégristes s’agitèrent, appelant à la «lapidation de la femme adultère». Mais ne trouvant aucun écho, ils se tairent la mort dans l’âme. Le réalisateur égyptien Youssef Chahine avait lancé sur les écrans son célèbre film La gare centrale où il mettait à nu les obsessions sexuelles des parias de la société. Cette floraison culturelle et artistique n’avait pas empêché le régime du président Nacer d’envoyer des centaines d’intellectuels et d’écrivains en prison, les accusant de «traîtres» à la patrie…
C’était la défaite des armées arabes face à Israël en 1967 qui donna le coup d’arrêt au mouvement réformiste et moderniste. Profitant de cette défaite humiliante, les intégristes relevèrent de nouveau la tête. Depuis lors, ils accusaient le mouvement réformiste comme «la principale cause de tous les maux». Face à la débâcle du régime «socialiste et progressiste» de Nacer et des baasistes syriens, ils avaient réussi à trouver un large écho auprès des masses populaires. Certains intellectuels, qui étaient hier champions de la «lutte pour le progrès, le socialisme  et la laïcité», avaient rejoint le camp intégriste. Bientôt s’annonça cette «grande régression» dont avait parlé amèrement, en 1975, le grand critique égyptien Louis Iwad, mort en 1990.
La première victime de ce retour en force des intégristes fut le penseur syrien Sadok Jalal Al Adam. Son livre Critique de la pensée religieuse, paru en 1969, fut considéré comme «hérétique» et «nocif» aux grands fondements de l’Islam. Bien que les accusations fussent rejetées par le tribunal, le procès se révéla être un vrai test de la future «guerre sainte», menée par les fondamentalistes contre les écrivains et les intellectuels laïcs.
Quelques années plus tard, la fameuse thèse d’Adonis «Le stable et le mouvant dans la culture islamique» fut attaquée à son tour par les intégristes. Son auteur faillit comparaître devant la justice. Mais Beyrouth n’était pas encore investi par les barbus du Hezbullah.
Vers la fin de l’année 1991, un tribunal au Caire avait condamné à 8 ans de prison ferme  l’écrivain Ala’Hamed pour un roman intitulé Voyage dans l’esprit d’un homme. Ce roman pourtant mal écrit fut considéré par quelques dignitaires de l’université Al-Azhar, ainsi que par les chefs des groupes salafistes comme «portant atteinte à la vie sainte des prophètes et des messagers de Dieu». L’éditeur du roman ne fut pas épargné lui aussi. Le procès souleva une tempête d’indignation dans les milieux intellectuels égyptiens et arabes. Dans le quotidien officieux Al Ahram du 1er janvier 1992, le rédacteur en chef de la revue littéraire mensuelle Ibdaâ avait exprimé dans un article retentissant la colère de tous ceux ou celles qui s’opposaient à l’intolérance et au fanatisme. Il avait écrit : «Ce procès contre l’écrivain Ala’ Hamed et son éditeur a semé la terreur dans les milieux intellectuels et a sapé et démoli leur espoir dans une renaissance d’une nouvelle culture basée sur les principes de la liberté d’expression. Il n’est donc pas étonnant que le monde entier nous range déjà du côté de ces fanatiques iraniens qui se sont montrés prêts  à verser une grande somme d’argent à celui qui aurait la tête de Salman Rushdie. Auparavant, les fanatiques n’avaient pas hésité à considérer plusieurs de nos meilleurs écrivains (Taha Husseïn, Al Akkad, Naguib Mahfouz, Yousef Idriss, Tawfik Al-Hakim, etc.) comme des hérétiques dignes d’être perdus sur la place publique».
En cette même année, 1988, les Frères musulmans avaient exigé l’interdiction du célèbre roman de Naguib  Mahfouz  Les enfants de notre quartier. Plus tard, son auteur déjà couronné par le prix Nobel  de la littérature fut gravement blessé au couteau par un fondamentaliste alors qu’il se dirigeait vers «Casino Nil» où il rencontrait une fois par semaine ses amis préférés.

L’appel des obscurantistes

L’affaire de «La guerre des cassettes» révélée en juillet 1988 par la revue littéraire  Annaked  dont le siège était à Londres, avait confirmé la rage des intégristes contre toute forme de liberté d’expression. L’affaire eut lieu à la suite de la diffusion en Arbabie Saoudite d’une cassette sur laquelle les fondamentalistes appelaient leurs «frères» dans le monde entier à punir sévèrement «les intellectuels libéraux, occidentalisés, communistes, homosexuels, existentialistes, ennemis de l’Islam». Parmi les intellectuels visés, figuraient Adonis, A.Al  Bayati, Mahmoud Darwich, Hichem Djaït, Emile Habibi, etc. Même les écrivains et les penseurs européens morts ou vivants, comme Marx, Bergson, Heidegger, Marcuse, Sartre, Camus, Hemingway, Günte-Grass, Saint-Jean-Perse, Lorca, Dostoiveski, Gramchi  ne furent pas épargnés… Et comme pour prouver leur ignorance totale de la littérature, les intégristes initiateurs  de ladite cassette avaient pris le titre du célèbre roman de Charles Dickens  Oliver Twist  pour le nom d’un auteur occidental!
Avant même que l’imam Khomeiny n’annonçât la peine de mort contre Salman Rushdie, quelques écrivains et penseurs avaient déjà payé de leur vie leur liberté d’esprit. Le premier était le cheikh Sobhi Salah, théologien sunnite, considéré au Liban, comme le plus écouté dans le domaine de la pensée islamique.
Les radicaux intégristes l’abattirent en pleine rue à Beyrouth-ouest en 1986. Un an plus tard, les deux intellectuels maxistes les plus influents dans le monde arabe, Mahdi Amal et Hussein M’roua subirent le même sort. Le premier fut abattu froidement devant ses deux petites filles. Le deuxième sur son lit, devant sa famille.
Ces crimes et ces incidents tragiques ont été accompagnés au cours des 30 dernières années de mesures cœrcitives qui ne visaient qu’à accentuer la pression et les menaces envers la liberté de création et d’expression. Des œuvres classiques de haute qualité, comme Mille et Une Nuits,  comme celle du grand soufi Ibn Arab, Hallag et autres ont été interdites de publication. Plusieurs livres furent censurés pour des raisons politiques ou religieuses : le roman  Saison d'émigration vers le Nord  du Soudanais Tayeb Salih,  Le pain nu  du Marocain Mohamed Choukir, les recueils de poèmes d’Adonis.
L’écrivain syrien Zakarya Thameur se trouva contraint de partir en exil  à Londres pour avoir osé publier dans la revue littéraire  Al Maârifa,  dont il était le secrétaire de rédaction, un texte du grand réformiste syrien Abdul Rahman Al Kawakib (1849-1902) car les autorités de Damas avaient senti que l’article dissimulait une critique assez sévère au pouvoir.
Avec les révolutions qui secouent actuellement le monde arabe, peut-on espérer s’ouvrir une nouvelle ère de liberté pour la culture, la littérature, la pensée, l’art sous toutes ses formes.
C’est l’avenir proche qui répondra à cette question.